
Cette année, le Salon de l'agriculture ouvre sans ses stars à quatre pattes. Les nouvelles normes sanitaires ont eu raison des vaches et des moutons. Un symbole involontaire. Pendant que Paris joue à l'agriculture Porte de Versailles l'Île-de-France en fait encore "en vrai"— mais pour combien de temps ?
Depuis des années, nos reportages explorent cette agriculture francilienne discrète, résistante, souvent méconnue. Ils racontent tous la même chose : un territoire dont dépend la métropole, mais que les urbains regardent à peine. On vous partage ici ce que l’on a vu et appris en faisant notre travail de journalistes.
75 % de vert. Zéro idée reçue.
Pourtant, l’Ile-de-France, région la plus dense d’Europe, la plus urbanisée dans les imaginaires, reste massivement verte : 75 % de son territoire est composé d’espaces naturels, dont près de la moitié sont agricoles. Elle compte 569 000 hectares cultivés, 4 500 exploitations et 11 000 actifs. L’Île-de-France est même la quatrième région exportatrice agricole française. (L’Île-de-France, cette terre agricole que les citadins ont oubliée)
Cette réalité n’a rien d’anecdotique. Elle plonge dans l’histoire longue. Dès le Moyen Âge, la capitale dépendait déjà de sa couronne nourricière : le ban royal désignait le territoire chargé d’approvisionner Paris. Le mot banlieue vient de là. Ce lien vital n’a jamais disparu. C’est seulement notre perception qui s’est urbanisée. (« Tout ce que vous voyez en Île-de-France, ce sont les paysans qui l’ont façonné »)
Car l’agriculture francilienne ne fait pas que produire. Elle protège aussi. Entre Montereau et l’Aube s’étire la Bassée, 25 000 hectares de zone humide qui fonctionnaient pendant des siècles comme une éponge contre les crues de la Seine. Louis XIV venait assister au spectacle quand elle débordait : on appelait cela « voir la mer ». Dans les années 1980, le fleuve a été rectifié pour faciliter la navigation. L’éponge a été cassée. Si une crue comparable à celle de 1910 survenait aujourd’hui, plus d’un million de Franciliens auraient les pieds dans l’eau. Et heureusement, les terres agricoles de la Bassée jouent le rôle d’éponge des crues, pour limiter les dégâts (La Bassée, l’éponge géante qui protège Paris des crues (et que personne ne connaît).
On a (presque) arrêté de bétonner
Il y a des bonnes nouvelles : la disparition des terres agricoles n’est plus tout à fait une fatalité. Après des décennies pendant lesquelles ont a considéré les champs comme de la réserve foncière pas chère pour les projets d’aménagement et le développement économique. Ce qui nous permet de le dire ? Entre 2021 et 2025, l’artificialisation des sols a chuté de 34 % en Île-de-France, un recul inédit. Le SDRIF-E – une norme administrative votée récemment, on vous fait grâce de l’explication de l’acronyme – fixe même un objectif de zéro artificialisation nette d’ici 2050.
Alors finalement pour la préservation des sols agricoles, l’Île-de-France n’est pas en retard. Mais derrière ces indicateurs encourageants, la pression reste permanente. Entrepôts, centres de données, zones d’activités : chaque hectare devient un arbitrage entre fiscalité locale immédiate et sécurité territoriale de long terme. Le SDRIF-E est sur la ligne de front. Espérons qu’il tienne. (Artificialisation des champs : l’Île-de-France freine, les data centers accélèrent).

Des victoires arrachées
Certaines terres ont pourtant résisté. À Saclay, quarante ans de mobilisation ont permis de protéger 2 354 hectares agricoles par une disposition législative unique. À Grignon, berceau historique de l’agronomie française, la vente du domaine à un investisseur étranger a été stoppée après une mobilisation générale. En Brie, agriculteurs et élus travaillent depuis plus d’une décennie à la création d’un parc naturel régional de 100 000 hectares pour contenir l’étalement urbain. Depuis quarante ans enfin, Île-de-France Nature a constitué une ceinture verte de 15 000 hectares, devenue le premier exploitant bio régional. Aucune de ces victoires n’est spontanée. Toutes ont été arrachées. ‘À Saclay, les « terres précieuses » ont résisté au béton)
Car la situation reste fragile. L’élevage francilien a perdu 30 % de ses exploitations en dix ans, le maraîchage ne représente plus que moins de 1 % des surfaces, et autour de 150 euros la tonne, le blé ne couvre plus toujours les coûts de production. Surtout, près de la moitié des agriculteurs partiront à la retraite d’ici cinq ans. La question n’est plus abstraite : qui reprendra les fermes ? (Un tour chez les éleveurs du Grand Paris)
Des signaux qui donnent espoir
Pourtant, certains signaux montrent qu’un autre chemin reste possible. En Seine-et-Marne, le département a décidé d’exclure le bœuf du Mercosur des repas servis à ses 50 000 collégiens. À Chelles, un vigneron bio produit 30 000 bouteilles et redonne vie à une tradition viticole disparue — l’Île-de-France fut autrefois la première région viticole du pays. Des projets émergent aussi pour recycler les nutriments urbains afin de fertiliser les sols agricoles franciliens tout en préservant la nappe de Champigny, principale réserve d’eau potable régionale. Les solutions existent déjà. Elles ne demandent pas à être inventées, seulement à changer d’échelle. → En Seine-et-Marne, le bœuf du Mercosur est privé de cantine
Ce qui se joue ici dépasse largement l’agriculture. Une région qui perd ses terres perd aussi sa capacité à se nourrir, à absorber les chocs climatiques, à préserver ses ressources et à maîtriser son avenir.
Une métropole peut se passer de tours. Elle ne se passe jamais de sols vivants.
Infos pratiques : 62e Salon International de l’Agriculture 2026. « Générations Solutions ». Du samedi 21 février au dimanche 1er mars 2026, de 9h à 19h. Paris Expo Porte de Versailles, 1 place de la Porte de Versailles, Paris 15e. Tarifs : 16 € (plein tarif) — 9 € (enfants 6-12 ans et étudiants) — gratuit pour les moins de 6 ans. Tarif promotionnel à 14 € en ligne. Accès : métro ligne 12 (Porte de Versailles) ou ligne 8 (Balard) — tram T2 et T3 (Porte de Versailles). Réserver ses billets sur le site officiel

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18 février 2026 - Paris