
Dans le sud de l'Isère, à l'extrémité du Vercors, Châtel-en-Trièves compte 500 habitants et une ambition : prouver qu'en maîtrisant le foncier public, on peut relancer la vie d'un village. Nous avons passé une journée à arpenter cette commune avec sa maire, Fanny Lacroix. Elle y défend un « droit au village » qui pourrait parler aux banlieues.
On commence la balade devant l’ancienne colonie de vacances. Aujourd’hui ses bâtiments sont devenus le cœur du village : ils abritent la nouvelle mairie, un café-restaurant associatif, et une place où les gens viennent pour des projections de cinéma en plein air, boire un verre, faire une sieste sous les arbres (on a testé !). Juste derrière, une carrière équestre — ici beaucoup de gens ont un cheval, ce n’est pas un loisir de riches, c’est une pratique populaire. La commune a créé l’équipement, une association le gère. C’est ce projet que nous sommes venus découvrir.
Il y a dix ans, rien de tout ça n’existait. À la place : une colonie de vacances abandonnée depuis des décennies, 2,3 hectares de friche. Et deux villages voisins, Saint-Sébastien et Cordéac — l’un catholique, l’autre protestant —, qui voyaient leur population fondre, et vieillir inexorablement. En 2016, l’Éducation nationale annonce la fermeture de l’école de Cordéac. « Ça a été un choc, raconte Fanny Lacroix, la maire actuelle. Plutôt que subir chacun dans son coin, on a décidé de fusionner pour faire face. » En 2017 naît Châtel-en-Trièves, sous-titrée « Commune des possibles ». Une charte fondatrice est scellée dans les murs de la nouvelle mairie. L’idée : écrire un avenir choisi, pas subi.

C’est dans ce cadre que la colo abandonnée a été rachetée. « On a demandé aux habitants ce qu’ils voulaient en faire. » Quatre mois d’ateliers. Une liste : café-épicerie, jardins partagés, théâtre de verdure, carrière équestre. Le conseil municipal a tout validé. En juin 2019, l’inauguration a rassemblé 500 personnes — autant que d’habitants.
« Le rôle des élus, c’est de faire en sorte que chaque bâtiment public offre aux habitants une occasion de se réapproprier leur territoire »
On quitte la place pour prendre un sentier. Fanny Lacroix connaît chaque chemin, chaque parcelle. Elle montre : ici, les jardins partagés. Là-bas, à Cordéac — l’autre village de la fusion —, le terrain où va s’installer une cantine intergénérationnelle. Les anciens, qu’on ira chercher en minibus scolaire, déjeuneront avec les enfants de l’école, notamment des légumes produits dans la commune. « Le Covid nous a ouvert les yeux sur la solitude des plus âgés. » Les cavaliers, eux, entretiennent les sentiers de la commune, avec les chasseurs et les randonneurs.
La clé de tout ça, c’est le foncier. Quand la commune possède le terrain, elle peut décider ce qu’on en fait — et le décider avec les habitants. Sans foncier, pas de marge de manœuvre. Fanny Lacroix va plus loin : elle rend les espaces publics inconstructibles. Pour toujours. « Une fois que c’est public, ça le reste. »
De cette expérience, elle a tiré un concept qu’elle a forgé avec le chercheur Éric Charmes : le « droit au village ». « Le droit de chaque habitant à mettre sa marque sur son espace de vie dans la proximité la plus immédiate. » Concrètement : fabriquer les étagères du restaurant, aller chercher des produits chez les producteurs du coin, entretenir les sentiers avec le groupe de cavaliers, planter des légumes dans le jardin partagé, siéger dans les commissions municipales ouvertes à tous. « Le rôle des élus, c’est de faire en sorte que chaque bâtiment public, chaque parcelle d’espace public offre aux habitants une occasion de se réapproprier leur territoire. Être citoyen dans sa commune. »
La transition ne se fera pas sans les territoires ruraux
Et ce droit-là ne concerne pas que les ruraux. « Tous les citoyens de France — même les citadins — pourraient revendiquer le droit au village, c’est-à-dire le droit d’avoir un impact dans son territoire de vie quotidien. » Pour elle, c’est l’envers du « droit à la ville » qu’invoquent les militants urbains : le droit de ne pas être simple usager de son quartier, mais d’en être acteur. « Pour moi, la commune c’est l’espace politique le plus adéquat, le plus pertinent, le plus efficace. »
Résultat : dix nouveaux habitants par an, des familles surtout. Un cabinet de kinés, une compagnie de marionnettes. Et une conviction, portée par cette vice-présidente de l’Association des maires ruraux de France : « 80 % du pays est rural. C’est là que se trouvent les biens communs stratégiques — les forêts, les zones humides, l’eau, les terres agricoles. La transition écologique ne se fera pas sans ces territoires. Ni sans leurs habitants. »
Cet article a été réalisé dans le cadre d’une série sur les tiers-lieux ruraux, en partenariat avec la Banque des Territoires. L’intégralité de ce travail — textes et photographies — sera rassemblée dans un carnet de reportage à paraître au printemps, accessible en PDF sur notre site.







À lire aussi : Le 6b, 13 ans de création à Saint-Denis
À lire aussi : Une vitrine des low-tech et des solutions sociales innovantes dans une bastide à Marseille
À lire aussi : Maison Glaz, un tiers-lieu breton pour apprendre à vivre avec la montée de l’océan
13 février 2026 - Chatel-en-Trièves