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En Île-de-France, on n’a pas de pétrole mais on a des urines

La Plaine de France, grenier à blé francilien. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Une étude chiffre pour la première fois le potentiel de l'urine des Franciliens comme engrais agricole. Nos vessies pourraient fertiliser les champs de la région et protéger les nappes phréatiques des engrais chimiques. Bienvenue dans l'ère de l'or jaune.

Chaque année, les 12 millions de Franciliens produisent 6,3 millions de mètres cubes d’urine — l’équivalent de 2 500 piscines olympiques. Traduit en langage agricole : de quoi fertiliser le blé nécessaire à 29 millions de baguettes par jour. Ce que vous envoyez chaque jour dans les toilettes sans trop y penser pourrait donc remplacer une partie des engrais chimiques épandus sur les champs qui entourent la métropole — ces mêmes engrais azotés qui s’infiltrent vers la nappe de Champigny, sous la Seine-et-Marne, l’une des plus grandes réserves d’eau souterraine d’Europe. Chaque tonne d’azote issu de l’urine, c’est une tonne d’engrais chimique en moins qui menace cette nappe.

Une étude commandée par l’Agence de l’eau Seine-Normandie et l’Ademe — publiée fin janvier — vient de cartographier ce trésor liquide. La géographie des « gros gisements » réserve des surprises : 50 % du potentiel se concentre dans seulement 3 % des sites recensés — l’université de Cergy, l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, le château de Fontainebleau. On imagine déjà les panneaux dans les toilettes : « Ici, votre pause pipi fertilise les champs du Vexin. » En français, anglais, chinois, espagnol… buzz mondial assuré.

Du pipi pour sauver le Croult ?

Parmi les neuf bassins versants ciblés par l’étude, on retrouve le Croult et la Morée, ces rivières discrètes de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise bien connues des habitués d’Enlarge your Paris. Leurs cours d’eau, fragiles, reçoivent encore trop d’azote des stations d’épuration. Détourner les urines en amont les soulagerait.

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Justement à Bonneuil-en-France — entre les pistes du Bourget et le parc Valbon —, là où le Croult et le Petit Rosne rejoignent la Morée avant de se jeter dans la Seine, la station d’épuration modernisée en 2023 pourrait devenir un laboratoire de l’or jaune. D’ici 2045, la séparation des urines à la source permettrait d’y capter 74 tonnes d’azote par an, provenant pour l’essentiel des écoles du coin et de l’aéroport de Roissy.

Comment on fait, concrètement ?

Tout simplement à la source. En installant chez nous des toilettes séparatives qui trient directement le pipi. Coût : 400 millions d’euros sur dix ans pour l’ensemble de l’Île-de-France. L’étude est honnête sur les limites : sans transformation des pratiques agricoles, les urinofertilisants ne couvriraient que 5 à 15 % des besoins en azote. Mais si l’agriculture francilienne s’engage dans une transition agroécologique, cette part pourrait grimper à 36 % — moins d’engrais de synthèse dans les nappes, moins de dépendance aux imports d’azote chimique.

Reste à convaincre 12 millions de Franciliens que leur pipi vaut de l’or. Comme une terre rare, mais liquide. Et qui sait, peut-être que demain, faire pipi sous la douche — longtemps présenté comme le geste écolo ultime — sera vu comme du gâchis.

Infos pratiques : L’étude « Séparer et valoriser les urines à grande échelle en Île-de-France » a été réalisée par PWC, Solagro et AIA Environnement pour l’Agence de l’eau Seine-Normandie et l’Ademe. Télécharger l’étude complète. Plus d’infos sur le programme OCAPI.

Le Croult à Saint-Denis, à la sortie du Parc Valbon. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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