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La Bassée, l’éponge géante qui protège Paris des crues (et que personne ne connaît)

Un des lacs de la Bassée, accessible depuis les berges de l’Yonne. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Si une crue comme celle de 1910 frappait aujourd’hui, plus d’un million de Grand-Parisiens auraient les pieds dans l’eau, les transports seraient paralysés des semaines durant et les dégâts se compteraient en dizaines de milliards d’euros. Pourtant, à moins d’une heure de train de Paris, un territoire peut absorber une partie du choc. Trente fois le bois de Boulogne. Et inconnu de ceux qu’il protège.

C’est une rando qui nous a mis sur la piste. De Montereau-Fault-Yonne à Champagne-sur-Seine, 20 kilomètres le long du sentier de randonnée GR2, au fil de la Seine. Montereau, d’abord : la confluence de la Seine et de l’Yonne, une statue équestre de Napoléon sur le pont et, chaque année en février, une reconstitution costumée de la bataille de 1814 qui transforme la ville en parc d’attractions napoléonien.

Une fois sorti des faubourgs, on s’attendait à une balade de halage tranquille. Et puis le paysage a basculé. Des lacs sont apparus entre les champs de blé comme des miroirs posés dans la plaine. Des passerelles enjambaient d’anciens bras morts de l’Yonne. Une forêt entière poussait les pieds dans l’eau. Et, sur les prairies détrempées, des bœufs Highland écossais avec leur frange rousse tombant sur les yeux nous regardaient passer d’un air indifférent.

Ce n’était pas un décor. C’était un système. On venait de mettre les pieds dans la Bassée. Depuis, on ne l’a plus oubliée.

La mer de Louis XIV

On a vite compris l’ampleur du truc. La Bassée, c’est la plus grande zone humide d’Île-de-France. Quelque 25 000 hectares de tourbières, de lacs, de forêts alluviales, de prairies inondables, étirés sur 75 kilomètres le long de la Seine entre Montereau et les confins de l’Aube. Trente fois le bois de Boulogne. La plus grande réserve naturelle de la région. Près de 500 des 700 espèces végétales franciliennes. Demandez autour de vous : personne n’en a entendu parler.

Et puis on a creusé. Et on est tombé sur Louis XIV. Au XVIIᵉ siècle, quand la Seine et l’Yonne débordaient ensemble, la Bassée se transformait en une étendue d’eau immense, parsemée de cimes d’arbres et de toits de fermes. Le Roi-Soleil faisait déplacer la cour pour assister au spectacle. On appelait ça « voir la mer ». La mer, en Île-de-France, à quelques heures de carrosse de la cour.

Cette mer intérieure existait vraiment. Ce que le roi venait admirer, c’était en fait un mécanisme naturel d’une efficacité redoutable. La Bassée fonctionnait – et fonctionne encore en partie – comme une éponge géante : quand le fleuve montait, la plaine absorbait l’excès d’eau. Puis elle le restituait lentement, une fois le pic passé. Gratuit. Silencieux. Autonome. C’est ce mécanisme qui protégeait Paris bien avant qu’on ne construise le moindre barrage.

L’éponge cassée

Et puis on a cassé l’éponge. Les carrières de granulat d’abord, dès les années 1950 : le sable et les graviers qui ont construit les tours de la Défense et les autoroutes franciliennes viennent en grande partie d’ici. Puis, dans les années 1980, on a élargi et approfondi le lit de la Seine pour y faire passer des péniches de grand gabarit. Le fleuve a été déconnecté de sa plaine. L’éponge a été essorée. L’effet mer de Louis XIV a disparu. Le risque, lui, est resté. Et c’est une jeune institution née en 2016, la Métropole du Grand Paris, qui le gère aujourd’hui : casier XL pour absorber les crues, lacs-réservoirs à des centaines de kilomètres de Paris, agriculteurs indemnisés pour laisser leurs champs se noyer (voir encadré ci-dessous).

Que voit-on de tout cela en marchant ? Peu de choses. On longe l’Yonne. Sur la rive gauche, vers Montereau, on aperçoit des silos noyés dans les arbres. Côté Bassée, les lacs bordent le fleuve, et parfois des sentiers permettent de prendre la tangente. On découvre de petites plages du dimanche avec des parpaings à barbecue, et, dans les coins isolés, une tente Quechua. Un pêcheur ? Un vagabond ? C’est la Bassée. Un monde un peu à part.

On n’apercevra en tout cas pas le casier-pilote depuis le sentier : la Bassée est un labyrinthe, et il se cache au fond. Mais il y a une pièce du puzzle que l’on peut toucher du doigt : la réserve naturelle des Seiglats, administrée par Île-de-France Nature, accessible depuis la véloroute ou le GR2. C’est là que la Bassée cesse d’être un concept. On marche, on voit l’eau affluer entre les arbres, et on comprend ce que signifie un territoire qui respire au rythme du fleuve.

La nouvelle bataille de Montereau

Il y a quelques jours, à Montereau, des figurants costumés rejouaient la bataille du 18 février 1814. Mais la vraie bataille, ici, ne se joue ni en costume ni en parc à thème. Elle se joue alors que la Seine monte et que Paris ferme ses quais. Car la Seine du Grand Paris ne s’arrête pas aux frontières de la Métropole. Son destin se joue dans des champs de l’Aube, des forêts du Morvan et des prairies où des paysans acceptent l’eau quand elle déborde. Et pendant ce temps-là, la Bassée fait son travail. Silencieusement.

Certains paysages ne sont pas seulement beaux. Ils sont stratégiques.

Y aller : la rando « La Seine des grands lacs ». Si Fontainebleau est le poumon vert de l’Île-de-France, la Bassée est son poumon bleu. On peut la découvrir en une journée de marche depuis le bout de la ligne R. Louis XIV y déplaçait sa cour en carrosse. On peut s’y rendre en Transilien : de la gare de Montereau-Fault-Yonne à celle de Champagne-sur-Seine (ligne R). 20 km, 7 h de marche. Parcours gratuit sur openrunner.com, téléchargeable en GPX et KML. Itinéraire du Randopolitain.

Qui protège donc Paris des inondations ?

Depuis 2018, c’est la Métropole du Grand Paris (créée en 2016) qui a la charge de prévenir les inondations sur son territoire – une compétence au nom barbare de GEMAPI (pour Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations). Pour l’exercer, elle s’appuie sur un partenaire inconnu du grand public mais essentiel : Seine Grands Lacs, un établissement public qui gère quatre immenses lacs-réservoirs construits entre 1949 et 1991 dans l’Aube, la Marne, la Haute-Marne et la Nièvre. Autrement dit : pour protéger le périph, la Métropole administre des lacs en Champagne et en Bourgogne. Les quatre réservoirs couvrent 101 km² – la superficie de Paris – et peuvent stocker 800 millions de mètres cubes d’eau. En cas de crue comparable à celle de 1910, ils feraient baisser le niveau de la Seine de 70 centimètres à Paris.

C’est aussi Seine Grands Lacs qui pilote le casier de la Bassée, le cinquième ouvrage du dispositif. Coût annoncé : 114 millions d’euros. Le casier est financé à 50 % par l’État, 30 % par la Métropole et 20 % par l’EPTB. Le tout grâce à une taxe GEMAPI de 4 euros par habitant et par an. Quatre euros pour ne pas avoir les pieds dans l’eau : c’est probablement l’assurance la moins chère d’Île-de-France.

Une passerelle entre l'Yonne et un lac de la Bassée.
Une passerelle entre l’Yonne et un lac de la Bassée. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le long des berges de l’Yonne, vers la Bassée. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La collégiale Notre-Dame-et-Saint-Loup de Montereau-Fault-Yonne, juste avant la confluence de l’Yonne avec la Seine. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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