
Le week-end où le feu est entré dans le massif des Trois Pignons, à Fontainebleau, la forêt était fermée par arrêté préfectoral. Les témoignages que nous avons recueillis concordent : elle était pourtant fréquentée. Ce que ce constat soulève dépasse la question du feu : à l'heure de l'anthropocène, nos forêts n'ont-elles pas besoin d'un droit au répit ?
Une forêt interdite, une forêt fréquentée
Le massif des Trois Pignons est officiellement fermé au public depuis le 7 juillet. Vigilance rouge feux de forêts, une première cet été pour un département francilien. Pourtant, les témoignages que nous avons recueillis auprès d’usagers et de riverains du massif concordent : le week-end des 11 et 12 juillet, les sentiers vivaient leur vie ordinaire — coureurs, grimpeurs avec leurs crash pads, promeneurs des villages voisins. Un sportif que nous avons interrogé tombe des nues : il ignorait l’existence de l’arrêté. Il y trouve même, dit-il, une explication au fait qu’il y avait « un peu moins de monde que d’habitude ».
Ignorance ou refus de respecter l’interdiction ? Les deux ont probablement coexisté ce week-end-là. Le dimanche 12 juillet en fin d’après-midi, un feu partait en bordure de l’A6 et parcourait plus de 2 000 hectares en vingt-quatre heures. Précisons-le clairement : rien ne permet de relier les promeneurs rencontrés ce week-end au départ du feu. Mais le constat demeure. Au moment précis où l’État fermait la forêt pour la protéger, une partie de ses usagers ne le savait pas ; une autre ne voulait manifestement pas le savoir. Le risque, l’incivilité, c’est les autres…
Ce que vaut un arrêté que personne ne lit
On ne fera pas ici le procès des coureurs des 25 Bosses. Contrairement aux habitants du Var ou des Landes, aucun Francilien n’a grandi avec l’idée qu’une forêt puisse brûler. La carte des massifs fermés que les habitants du Sud consultent l’été comme on consulte la météo n’existe pas encore dans nos habitudes. Un arrêté publié au recueil des actes administratifs et relayé sur les réseaux sociaux de la préfecture ne rejoint pas forcément un traileur qui part à l’aube de son parking habituel, sans forcément croiser ni barrière ni panneau (Quoique).
C’est une hypothèse, pas une certitude : ce qui manque aujourd’hui n’est pas forcément un dispositif juridique, mais une culture du risque et du renoncement. Le Var a mis des décennies à construire la sienne. L’Île-de-France, qui vient seulement d’entrer dans l’âge du feu, commence tout juste à découvrir qu’une forêt peut avoir besoin d’être fermée.
Ce dont la forêt a besoin
Cette scène soulève une question plus vaste. Depuis quelques années, nous redécouvrons les forêts comme des refuges. À chaque canicule, elles deviennent des îlots de fraîcheur. Les médecins parlent des bienfaits de la marche. Les urbanistes cherchent davantage d’ombre. Les collectivités multiplient les cartes des espaces frais. Nous avons appris à regarder la forêt pour ce qu’elle nous apporte.
Mais regardons-nous encore ce dont elle a besoin, elle ?
Pendant les épisodes de sécheresse extrême, les arbres subissent un stress hydrique. Les sols s’assèchent. La faune cherche elle aussi des refuges. Et lorsque les risques d’incendie atteignent un niveau inédit, la présence humaine devient elle-même une pression supplémentaire, quelle qu’en soit l’origine ou l’intention.
Nous avons progressivement reconnu des droits aux usagers de la nature : le droit d’y courir, d’y grimper, de s’y promener, d’y trouver un peu de fraîcheur lorsque la ville devient invivable. Nous avons beaucoup moins appris à penser les besoins propres des milieux vivants.
D’autres sociétés ont commencé à déplacer le regard. Le fleuve Whanganui, en Nouvelle-Zélande, possède une personnalité juridique depuis 2017. La lagune de Mar Menor, en Espagne, est devenue en 2022 le premier écosystème européen doté de droits propres. En Corse, une déclaration des droits du Tavignanu a été adoptée. La question a même été posée pour la Seine. Au-delà du droit, toutes ces initiatives racontent la même évolution : considérer qu’un milieu naturel n’est pas seulement un décor ou une ressource, mais une réalité dont les besoins peuvent entrer en tension avec les nôtres.
La double peine
L’été 2026 marque peut-être un tournant. Le dérèglement climatique qui assèche les forêts est d’origine humaine. Les départs de feu le sont aussi, dans leur immense majorité. Nous sommes à la fois la cause de leur soif et la cause de leurs flammes. Puis nous leur demandons de nous protéger de la chaleur que nous avons contribué à produire.
Un détail de cet été le résume. Le sentier des 25 Bosses, connu de tous les coureurs du Grand Paris et d’ailleurs, était en cours de restauration écologique quand le feu a parcouru le massif : la fréquentation compactait ses sols au point d’asphyxier les racines des arbres. La même pression humaine qui étouffe les racines allume les feux. Deux blessures distinctes, une seule cause.
Un droit au répit ?
Il y a deux ans, nous écrivions que nous aurions un jour des ordonnances de nature : des médecins prescrivant la forêt à des humains sous pression. L’hypothèse que ce mois de juillet nous oblige à formuler en est le miroir exact : des périodes où ce ne sont plus les forêts qui soignent les humains, mais les humains qui accordent du répit aux forêts. Non comme une punition infligée aux promeneurs — comme une forme de soin rendu à un milieu vivant.
Cette idée ouvre immédiatement une autre question, sociale celle-là, et sans doute la plus difficile. Fermer les forêts pendant les canicules, c’est priver de fraîcheur ceux qui n’ont ni jardin, ni résidence secondaire, ni climatisation. Où iront-ils ? Nous n’avons pas la réponse. Mais c’est peut-être la question que l’été 2026 vient de poser au Grand Paris.
Nous avons besoin des forêts. Parfois, les forêts et leur écosystème ont besoin de ne pas nous voir.

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18 juillet 2026 - Le Vaudoué