Société
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En lisière de Fontainebleau, on tartine pour les pompiers

Des pompiers venus de toute la France pour sauver Fontainebleau, ont besoin d'eau et de barres de céréales, disent les réseaux sociaux (dont ceux de quelques communes d'Essonne). On a chargé une voiture en eau, et on est allés voir : dans les villages près des 3 pignons, on tartine pour les pompiers volontaires de Brignoles, de Perpignan et de Vaucluse. Par solidarité, et pour ne pas rester seuls face au désastre.

Depuis dimanche, les appels aux dons défilent sur Instagram et Facebook, certains émanant des mairies voisines des Trois Pignons : les pompiers venus de toute la France ont faim et ont soif. J’avais lu que près de 80 % des pompiers de France sont des volontaires et que la logistique mettait un peu de temps à se régler. Et puis Fontainebleau, c’est notre forêt nationale. Le lieu de création des sentiers de randonnée. Un monument historique.

Bref, ce mardi 14 juillet, j’étais dans le Sud de l’Essonne, j’ai pris une voiture et l’ai chargée d’eau, de barres de céréales, de sacs de congélation. Je voulais savoir si les gens répondaient, s’il y avait un élan. 

À Noisy-sur-École, des murs de bouteilles

Premier village : Noisy-sur-École, un nom désormais connu de toute la France — c’est ici que le feu a démarré dimanche, le long de l’A6. À l’entrée de la commune, un panneau annonce « village de caractère, monuments historiques ». La mairie est à quatre cents mètres des sables du Cul de Chien, l’icône de la forêt, et de leur voisin, le circuit des 25 Bosses.

Je m’y rends, comme indiqué sur Instagram, et je tombe sur des murs de bouteilles d’eau. La secrétaire de mairie me le confirme : « Les dons viennent de partout, il y a beaucoup de solidarité. On n’a plus besoin de rien. Allez voir en cuisine. » 

Dans la salle des fêtes, trois longues rangées de tables pliantes dressées sous la charpente, face à la scène. C’est pour le repas des pompiers, mais viendront-ils s’asseoir ou faudra-t-il leur monter la nourriture sur les lignes ? Personne ne sait. À côté, une équipe de bénévoles trie la nourriture, des barres de céréales surtout, et aussi un peu de frais, aussitôt mis dans la gros frigo de la mairie. Un adjoint au maire me le confirme : « Il y a ce qu’il faut. » 

Je me sens un peu bête. Je dépose quand même un pack de six bouteilles. J’avais lu quelque part que les pompiers crevaient de soif. Et je repars sous un ciel couvert, tout jaune, un peu sale. Et une odeur de brûlé piquante. 

 

Au Vaudoué, on tartine dans la mairie

Quelques kilomètres plus loin, Le Vaudoué, un village. La mairie s’est transformée en cuisine : dans les parties communes, on tartine. Sur la table, une pile d’une cinquantaine de sandwiches maison « pour les pompiers », des barres de chocolat et de céréales qui s’empilent, et des habitants qui arrivent avec des salades de riz dans des Tupperware. 

Le cantonnier communal me raconte : « Il y a des pompiers qui viennent de Perpignan. Ils sont partis en une demi-heure, ils n’avaient rien à manger. » Quand redescendront-ils ? « On ne sait pas. C’est quand ils peuvent. » Dans la rue comme dans la cuisine, plusieurs personnes portent un masque sanitaire — les poumons fragiles, les allergiques. Il y a tellement de fumée dans l’air. Et pour cause : des fumeroles montent aux quatre points cardinaux du village. Au-dessus des tartines, les hélicoptères se croisent — j’en compte jusqu’à cinq en même temps dans le ciel. Le Vaudoué ne se tient pas à l’arrière d’un front, il se tient au milieu.

Devant la mairie, un vieux Renault Master rouge vient chercher les provisions. On charge les cabas et les packs d’Evian. Sur l’un des sacs, une inscription : « En agissant ensemble, on agit vraiment. » On n’a pas fait exprès. Personne n’a fait exprès. Je marche en direction de la forêt, sans y rentrer, évidemment. Sur le tronc d’un chêne, au bord d’un chemin, une marque de peinture bleue, intacte : le balisage des premiers sentiers de randonnée balisés au monde, tracés ici à partir de 1842.

Des camions de Brignoles, du Vaucluse, de Perpignan

Dans les villages que je traverse, les gens sont souvent sur le pas de leur maison. Ça discute entre voisins, on prend des nouvelles — mais on a surtout envie de parler. Comme dans la cuisine de la mairie, où l’on sent bien que tartiner sert aussi à autre chose : à tenir ensemble pendant que la forêt, leur forêt, brûle.

Sur la route, entre des maisons et un champs moissonné, stationne un gros camion de la Sécurité civile — « Formations militaires », dit le pare-buffle. Les unités militaires de la Sécurité civile ne montent que pour les événements de niveau national. J’ai croisé en deux heures des camions du Vaucluse, de Perpignan, de Brignoles dans le Var — le pays des feux estivaux, en plus de ceux des Yvelines et de l’Essonne. D’habitude, ce sont les colonnes franciliennes qui descendent en renfort dans le Sud chaque été. Cette fois, c’est le Sud qui monte : la France entière converge vers la forêt des Rois de France et de George Sand.

Le feu couve, encore

Je suis allé dans les communes qui semblaient former la ligne arrière de la guerre du feu. Mais le temps de faire le tour, de déposer la nourriture, de bavarder avec les habitants — le feu est revenu. On le croyait poussé par le vent vers le sud, du côté de La Chapelle-la-Reine ; il n’est pas parti, il couve, et il repart de partout. Trois hélicoptères tournent au-dessus de Noisy-sur-École — là même où j’ai déposé mon pack ce matin. Même ce qui a brûlé n’est pas éteint. 

Et les pompiers reviennent avec lui, en hélicoptère et en voiture, partout. Au-delà d’un arbre, à côté de la salle des fêtes aux tables dressées, dépasse l’empennage d’un gros hélicoptère en vol stationnaire, à dix mètre peut-être.

Plus au sud, vers La Chapelle-la-Reine, au-dessus des champs de tournesols, un ballet d’hélicoptères avec leurs poches d’eau. Je m’arrête au bord de la route. Dans un fond de vallon, c’est la forêt. Le feu. Les hélicos se succèdent et piquent avec leur chargement d’eau. Ce n’est pas ça que je suis venu voir. Je suis venu voir si les gens répondaient présent pour les pompiers venus de toute la France, et la manière dont cette petite solidarité permet de partager son émotion. Mais je ne veux pas assister au spectacle du désastre.  Ca me donne envie de pleurer. 

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