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Réunion du G7 en forêt de Fontainebleau : ce que George Sand a déjà dit aux ministres

Portrait de George Sand. DR

Pendant que les ministres du G7 environnement réunis à Fontainebleau le 23 avril s’interdisaient de parler du climat, on a relu un texte oublié de George Sand publié dans Le Temps en novembre 1872 — et qui parle, lui, sans détour. Conversation avec Pascal-Henri Poiget, auteur de L’écriture de l’indépendance (AlterPublishing, 2026) et grand amoureux de la forêt de Fontainebleau, à côté de laquelle il a passé son enfance. L’occasion de comprendre à quel point George Sand est notre contemporaine.

On commence par le contexte. Le G7 environnement vient de se réunir à Fontainebleau, en s’interdisant officiellement de parler du climat pour ne pas faire fuir l’administration américaine. Pendant ce temps, on relit un texte de Sand de 1872 qui, lui, dit les choses. Vous y voyez un écho ?

Pascal-Henri Poiget : Un écho très fort. Nous sommes en novembre 1872, juste après la guerre de 70 : l’Empire allemand exige des réparations colossales, l’État cherche de l’argent partout — y compris dans les forêts domaniales. Et Fontainebleau est en première ligne : il est question d’y abattre des parcelles entières pour les vendre. C’est dans ce contexte que Sand publie son texte dans Le Temps, le 13 novembre. Au lieu de s’incliner devant la raison économique, elle dit publiquement : ce n’est pas le sujet. Une forêt n’est pas une marchandise. C’est très rare, chez elle, d’être aussi frontale, aussi tranchante. Elle attaque l’État directement. C’est précisément ce qu’on n’entend plus aujourd’hui, à l’échelle internationale. Sand prenait la parole là où le silence officiel arrangeait tout le monde. C’est ce qui rend son texte brûlant à relire en 2026.

On dirait presque une lanceuse d’alerte avant l’heure.

P-H. P : C’est exactement le mot. Et ce qui est fascinant, c’est qu’elle a parfaitement compris le pouvoir de la presse. C’est l’une des premières autrices à avoir saisi ce qu’on appellerait aujourd’hui le marketing et l’influence médiatique. Elle ne se contente pas de signer la pétition d’artistes qu’on lui présente — elle écrit dix pages dans Le Temps, qui était à l’époque l’un des grands quotidiens républicains. Elle utilise sa surface médiatique pour porter une cause qui dépasse les peintres. Et elle ne s’arrête pas là : l’année suivante, elle reprend le texte dans Impressions et souvenirs, le retravaille, l’inscrit dans son œuvre. On ne fait pas dix ou onze pages sur juste une pétition. C’est un manifeste, et elle l’a voulu durable.

Justement, les peintres de Barbizon — qui sont à l’origine de la pétition. Quel est le rapport de Sand avec eux ?

P-H. P : Ils l’approchent parce qu’elle a une autorité littéraire que personne d’autre n’a. Elle est l’une des plumes les plus célèbres du siècle. Mais leur cause et la sienne ne se recouvrent pas tout à fait. Les peintres défendaient la forêt comme un atelier à ciel ouvert, leur sujet, leur gagne-pain. Avec une sincérité réelle, je ne dis pas le contraire — mais leur argument était esthétique. Sand voit autre chose. Elle parle de l’humidité retenue par les arbres, de la régulation du climat, de la protection des sols, de la responsabilité envers les générations futures. On est dans une logique systémique du vivant, et c’est très moderne pour l’époque. Même les peintres n’en parlaient pas.

D’où lui vient cette intuition d’écosystème, alors que le mot n’existe pas encore ?

P-H. P : De Nohant, je crois. C’est ce qui fait la singularité de Sand. C’est à la fois une Parisienne, une mondaine, une écrivaine célèbre — et une châtelaine du Berry, exploitante agricole, femme de la terre. Elle gère ses bois et ses fermages depuis des décennies. Elle sait ce que c’est qu’un sol qui s’épuise, un cycle d’eau qui se rompt, un arbre qui meurt. Cette double appartenance lui donne un regard que les peintres parisiens n’ont pas. Elle ne contemple pas la forêt, elle la comprend de l’intérieur.

Et son rapport personnel à Fontainebleau ?

P-H. P : C’est le paradoxe : elle n’a pas de lien biographique fort avec la forêt. Elle l’a fréquentée comme tous les écrivains de son temps, mais ce n’est pas son territoire. Elle l’avoue elle-même dans le texte : elle n’est « pas bien au courant de ce qui s’est passé à l’égard de la forêt de Fontainebleau ». Et c’est précisément ce qui fait la force du geste. Elle s’en sert comme prétexte pour dire quelque chose de plus large. Fontainebleau, dans son texte, devient l’occasion d’une réflexion universelle sur la nature comme bien commun. Une forêt n’est pas une marchandise : elle n’appartient ni à un individu, ni à l’État, mais aux générations futures. C’est cette formule qui me semble fondamentale.

Vous parlez d’un texte d’écologie politique avant l’heure. Le mot est fort — et il est contesté par d’autres lectures.

P-H. P : Je l’assume. Je sais que certains historiens, comme Grégory Quenet qui a postfacé la réédition L’Éclaireur, préfèrent parler d’une pensée « contemporaine par son inactualité », au sens d’Agamben. C’est juste, et je ne suis pas en désaccord profond. Mais je crois qu’on peut tenir les deux. Sand pense quelque chose qui deviendra l’écologie politique mais qu’elle ne nomme pas ainsi — parce que le mot n’existe pas encore en français en 1872. Sa modernité tient précisément à ce qu’elle pense avant la séparation conceptuelle entre nature et culture, entre patrimoine et écosystème. Aujourd’hui, on essaie laborieusement de réunifier ces catégories — c’est tout l’enjeu de la candidature UNESCO du Domaine de Fontainebleau, qui propose château et forêt indissociablement. Sand l’avait compris cent cinquante ans plus tôt.

Si Sand publiait son texte aujourd’hui, à qui l’adresserait-elle ?

P-H. P : Aux ministres du G7, sans hésiter. À ceux qui se réunissent à Fontainebleau et conviennent à l’avance de ne pas parler du sujet pour ménager une administration américaine. Sand a fait exactement l’inverse en 1872 : elle a parlé là où l’État voulait du silence. Son texte est une leçon de courage politique adressée au présent. C’est pour ça qu’il faut le relire maintenant — pas comme un document d’archive, mais comme une lettre ouverte.

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