Sur l'ancienne base aérienne 217, à Brétigny-sur-Orge, la Ferme de l'Envol cultive légumes et fleurs bio au milieu d'un des paysages les plus improbables du Grand Paris. Rencontre en pleine canicule avec Anaïs Droit, qui après une formation d'éthologue est devenue maraîchère, et qui rêve de faire vivre son métier, floricultrice, dans un bout d'Essonne encore agricole.
Le rendez-vous est fixé à dix heures, pas plus tard : après, prévient Anaïs Droit, il fait trop chaud. Nous sommes samedi, jour de vente à la ferme, des cyclistes et des voitures convergent vers un point improbable de la plaine de Brétigny-sur-Orge (Essonne) — drôle d’endroit pour faire ses courses, juste derrière les entrepôts géants d’Amazon. Bienvenue à la Ferme de l’Envol, enclave agroécologique de 75 hectares.
Au comptoir de vente, Anaïs, maraîchère et floricultrice, commente la petite crise du jour : il n’y a plus de tomates — on est tôt dans la saison, c’est le tout début. La canicule dicte le reste : « Dans les champs, on bosse de cinq heures et demie à midi et demie. Après on est cuits. On bosse moins tard, mais on récolte tout ce qu’on a. »
Pour arriver à la ferme, on a traversé d’abord un rond-point immense posé au milieu de nulle part, longé le fameux entrepôt Amazon, son grillage vert et sa pelouse grillée, puis un grillage marqué terrain, barré de blocs de béton, devant les chaumes moissonnés. Un petit panneau blanc, planté dans les herbes sèches, indique « ferme de l’Envol ». Nous sommes sur l’ancienne base aérienne 217, l’une des plus grandes de France, cédée par l’État pour un euro symbolique aux élus du coin. Beaucoup connaissent la BA 217 sans le savoir : c’est ici que la Fête de l’Humanité a posé ses chapiteaux depuis 2022, chassée de sa Seine-Saint-Denis natale par les chantiers des JO.

L’agglomération y a installé tout ce que l’époque produit : Amazon donc, un cluster de drones qui partage la piste avec les maraichers — « les champs sont au milieu de la piste, ou la piste est au milieu des champs », s’amuse Anaïs —, l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées, toujours en activité. En ce mois de juillet, s’y ajoutent les blindés qui stationnent à 300 mètres des serres, derrière des grillages, en attendant de monter défiler sur les Champs-Élysées. « Chaque année, les tanks se stockent là, et puis hop, juste avant le 14 Juillet, ils partent tous ensemble. » Tout au long de mon reportage, une camionnette de l’opération Sentinelle traversera d’ailleurs la zone de maraîchage à intervalles réguliers. Et puis on passe un portique, et on arrive ailleurs.
« Ailleurs », c’est une ferme : du maraîchage, de l’horticulture et des arbres plantés au bord des pistes, une SCOP d’une dizaine de personnes — trois associés, une entrepreneuse à l’essai, trois CDI, trois saisonniers —, six AMAP servies dans les Hauts-de-Seine et en Essonne, de Vanves à Chamarande, et des livraisons de légumes aux restaurants parisiens, dont Septime, ce qui n’est pas rien quand on connaît le rapport de la maison parisienne aux légumes —, mais aussi une épicerie associative, les Restos du Cœur, les marchés et la cuisine centrale de l’agglomération Cœur d’Essonne.
On y vend en direct sous une halle en bois montée sur des containers, ardoise « épicerie vrac » et kombucha frais à la craie rose. Dans le champ voisin, des guirlandes de fanions flottent encore entre les bottes de paille : les restes de la fête champêtre de la semaine passée, où se retrouvent AMAPiens, restaurateurs, familles, producteurs voisins, partenaires du projet et anciens de la ferme revenus voir et discuter — « un moment où on se réunit, on ne parle pas de boulot ».
Les militaires patrouillent toujours : Anaïs, elle, coupe court et nous entraîne dans son carré de fleurs. Zinnias, immortelles, statice, scabieuses pourpres, le tout emmêlé de luzerne. Le pas s’allège, la voix aussi — la fatigue du comptoir reste au comptoir, ici on est chez elle. C’est là qu’elle raconte son parcours.

De l’éthologie aux choux
Anaïs n’était pas programmée pour finir les mains dans la terre de Brétigny — même si elle se dit maraîchère depuis toujours. Elle a étudié le comportement animal, s’était spécialisée dans la lutte biologique, faisait son terrain dans les champs — sans jamais imaginer y travailler. La perspective de la thèse, précaire et anxiogène, l’a fait bifurquer. « Je me suis dit : qu’est-ce que je peux faire pour assurer mon avenir ? Pourquoi pas apprendre à faire des légumes. » Une formation en horticulture financée par Pôle emploi, un stage en maraîchage, la rencontre avec Laurent, l’un des fondateurs de la Ferme de l’Envol : elle est de l’aventure depuis la création de la ferme, en 2020. Stagiaire, entrepreneuse à l’essai, associée de la SCOP, puis un départ — l’histoire est plus complexe qu’un coup de fatigue, et elle lui appartient — avant un retour à la source.
C’est là que les fleurs entrent en scène — et pas par romantisme. L’idée lui vient par l’absurde, un jour de ras-le-bol dans les champs, en imaginant se reconvertir fleuriste : « Et après, je me suis dit : où est-ce que je vais trouver des fleurs qui ne sont pas du poison ? Je suis obligée d’en produire. » Car c’est sa découverte, celle qui raconte pourquoi elle fait ce métier : « Quand tu offres une fleur, tu offres du poison à quelqu’un, et tu as l’air bien intentionné à lui dire je t’aime ou merci. » Les fleurs coupées du commerce, gorgées de pesticides, arrivent du Kenya ou d’Équateur. Les siennes poussent à trente kilomètres de Notre-Dame.
Cette année est donc son année test : une parcelle, un maximum de variétés, des bouquets vendus aux particuliers et à l’AMAP de Brétigny, qui réclame déjà un contrat fleurs pour l’an prochain. « Vu que j’ai testé un max, j’ai beaucoup de diversité. Si j’ai envie de faire un bouquet, je ne peux pas faire deux fois le même. Impossible. »
Ce que la canicule fait aux fleurs
La chaleur, elle, ne négocie pas. Sur la parcelle, certaines variétés ont cramé, faisant des bouquets de fleurs séchées sur pied. D’autres jubilent : la célosie est en fleur, les immortelles et le statice sèchent debout, déjà prêts pour les bouquets d’hiver. « Je suis étonnamment surprise de la résilience de certaines. Il y en a qui adorent le climat. » À vrai dire, en cette mi-juillet, les plantes semblent mieux vivre la canicule que les paysans, épuisés par les levers à cinq heures et les journées amputées. Elle a dû refuser de fleurir un mariage prévu un week-end à 40 degrés : « Je vais vous donner des fleurs, puis après elles vont faner. » Avant que les mariés se soient dit oui.
Et la canicule, que fait-elle aux maraîchers ? « La semaine dernière, je n’arrêtais pas de râler. J’avais envie d’être derrière un bureau, avec la clim’. Mais quand tu es passionné, tu acceptes les contraintes. » C’est dit sans manières. Reste l’équation économique, qu’elle pose sans fard : salariée de la ferme un peu au-dessus du SMIC pour les légumes, entrepreneuse à son compte et à ses risques pour les fleurs, jusqu’à 70 heures par semaine au pic de la saison en cumulant les deux — un rythme qu’elle n’a tenu qu’un mois —, et un budget prévisionnel en cours pour décider de la suite : réintégrer les fleurs dans la coopérative, ou s’installer seule et demander la dotation jeunes agriculteurs. Elle a 39 ans cette année : « C’est maintenant ou jamais. » Avec cette lucidité qui résume tout : « Se nourrir, c’est essentiel. Se fleurir, ça l’est moins. »

Le bassin devenu étang
Au bout de l’exploitation, la promenade s’arrête net : barrières métalliques, concertina, panonceaux « terrain militaire », défense de photographier. Une voiture de patrouille s’approche, je repars. Fête de l’Humanité, char à voile, drones, armée, Amazon, ball-trap et paysans : l’ancienne base est devenue un patchwork, à l’image de ce coin d’Essonne.
Sur leur prairie plate et vide, les agriculteurs, eux, fabriquent un paysage : des arbres plantés, des serres, des haies. Et un bassin de rétention d’eau, creusé comme un simple trou de terre, qu’Anaïs avait condamné d’avance : « Je me suis dit que ça allait rester un gros trou moche. » Les algues sont arrivées toutes seules, puis les saules, puis les poules d’eau — qui ont fait des petits ce printemps. « Le bassin commence à ressembler à un vrai petit étang. C’est un truc de ouf. » De l’autre côté de la butte, les camions d’Amazon font leur ballet silencieux. Au matin du 14 Juillet, les chars partiront défiler à Paris, et la plaine retrouvera son calme. À bien y réfléchir, la seule chose qui prenne encore son envol ici pousse au ras du sol et se mange.
La Ferme de l’Envol, Base 217, 25 Avenue du Centre d’Essais en Vol, 91220 Brétigny-sur-Orge (RER C). Le marché de La Ferme de l’Envol, tous les samedis matins de 9h à 13h Vente au marché d’Alésia, 123 Rue de la Glacière 75013 Paris, le mercredi matin, de 8h à 13h. Vente Place Pierre Venin, à la gare de Brétigny-sur-Orge, tous les mardis soirs entre 16h30 et 19h30. Aux marchés d’Arpajon et de Sainte-Geneviève des Bois.




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12 juillet 2026 - Brétigny-sur-Orge