
Après vingt ans de bataille, la plus fréquentée des forêts du Val-d'Oise vient d'être classée forêt de protection. Un verrou historique contre le béton — qui ne changera pourtant rien au sort de ses châtaigniers malades. Au grand dam de riverains persuadés que « protection » rimait avec « plus une seule branche coupée ».
C’est une victoire de vingt ans. La forêt de Montmorency, un des plus fréquentées d’Île-de-France, vient d’être classée forêt de protection – le plus haut grade du code forestier -, par un décret promulgué ce printemps au Journal officiel, au terme d’un combat lancé dès 2003 par des élus locaux.
C’est une forêt qu’on aime, et qu’on a traversée de Groslay à Saint-Leu-la-Forêt : six kilomètres d’allées cavalières rectilignes et de vallons sableux dignes de Fontainebleau, entre étangs, ruisseaux et la grande tourbière de Cailleuse que l’Office national des forêts laisse tranquillement se refermer sur sa faune. Cinq millions de promeneurs y montent chaque année chercher ce que Jean-Jacques Rousseau y trouvait déjà deux siècles et demi plus tôt : un lieu où la marche, écrivait-il, « anime et avive les idées ». Le philosophe en avait fait son cabinet de travail au grand air, son lieu d’inspiration. Bref, on y tient. Reste à savoir ce que le classement protège au juste.
Un verrou contre le béton, pas contre la scie
Car une forêt « de protection » ne met pas les arbres à l’abri : elle met le sol à l’abri du béton. Le classement interdit désormais toute construction sur les 2 200 hectares du massif, et jusqu’à ses abords, sur les quinze communes qu’il chevauche, d’Andilly à Taverny. Plus de promoteur, plus de zone artisanale grignotée sur la lisière, et quasiment plus moyen d’y tracer une route : là où il suffisait hier de retoucher un plan local d’urbanisme, il faut désormais l’aval du ministère. La déviation de la D 909 à Montlignon, un temps dans les cartons, n’aurait plus l’ombre d’une chance. Un verrou anti-grignotage, et un bon.
Mais cela s’arrête là. Le décret ne dit pas un mot de la gestion forestière. Il sanctuarise le foncier et laisse la sylviculture exactement où elle était — c’est-à-dire face à la scie.
Une forêt qui n’a jamais été vierge
Verrou tardif, du reste, pour un massif qui n’a jamais cessé de bouger. Forêt de chasse royale d’abord — François Ier, Louis Bonaparte et le tsar Alexandre Ier ont dormi au château de la Chasse, posé en plein cœur des bois. Forêt privée ensuite, dont on coupait le châtaignier pour étayer les vignes des coteaux sud — ces mêmes coteaux où les Parisiens du XIXᵉ siècle louaient des cerisiers à l’heure pour se gaver de griottes de Montmorency. C’est à ces tuteurs de vigne que le massif doit son arbre roi, qui couvre aujourd’hui près des trois quarts des peuplements. L’ONF ne l’a rachetée que par morceaux, des années 1930 aux années 1980. La forêt que l’on croit éternelle est en réalité une œuvre, refaite coupe après coupe.
Le roi châtaignier se meurt
Et c’est cet arbre roi qui se meurt. La maladie de l’encre, tapie dans le sol sous la forme de deux micro-organismes du genre Phytophthora, ronge les racines du châtaignier, l’asphyxie par le bas et fait suinter de son écorce les tanins noirs qui lui ont valu son nom. Le réchauffement fait le reste : hivers trop doux pour tuer le pathogène, printemps détrempés qui le régalent, étés de sécheresse qui achèvent les arbres déjà à bout. Une vieille maladie du XIXᵉ siècle devenue machine à abattre. Faute de remède, l’ONF coupe. Le promeneur le voit bien : d’un hiver à l’autre, des parcelles entières s’ouvrent sur le ciel, perspectives de forêt soudain dégagée où poussent déjà de jeunes chênes et de jeunes pins, plus endurants. Ailleurs, l’Office laisse au contraire certains sentiers se refermer, pour rendre le massif à lui-même. La forêt ne meurt pas : elle mue. Mais elle mue sous nos yeux, et cela, personne ne l’avait mis au programme.
On comprend l’émoi des riverains. Voir des engins coucher des châtaigniers centenaires dans un massif fraîchement déclaré « protégé », il y a de quoi saisir sa plume : plus de 30 000 personnes ont signé la pétition de Sauvegarde Forêts IDF et du collectif SOS forêt de Montmorency. Sauf que protéger une forêt de l’urbanisation et soigner ses arbres d’un champignon sont deux métiers sans rapport. Couper un châtaignier condamné, ce n’est pas saccager la forêt : c’est l’empêcher de contaminer ses voisins, et de tomber sur un promeneur. Le paysage que l’on croyait éternel ne l’a jamais été. Simplement, pendant des siècles, c’est l’homme qui le redessinait ; aujourd’hui, c’est le climat. Et cela, nous n’avons pas encore appris à le regarder partir.
Ce que protège vraiment la protection
C’est ici que le classement, qu’on croyait à côté du sujet, retrouve tout son sens. Ce que la forêt de protection met sous cloche, ce n’est pas l’arbre : c’est le sol. Or le sol est précisément ce dont une forêt a besoin pour repartir. Un châtaignier tombe, une clairière s’ouvre, un chêne prend le relais ; tant que la terre reste vivante et non bétonnée, Montmorency garde intacte sa faculté de se refaire. Une lisière mangée par un lotissement, elle, ne redevient jamais forêt. Voilà l’utilité très réelle de ce décret taillé contre les promoteurs : il ne sauvera pas les châtaigniers, mais il garde le sol prêt à reverdir. De quoi laisser à Jean-Jacques Rousseau, pour quelques siècles encore, un cabinet de travail.

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17 juin 2026 - Montmorency