Culture
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Large, le nouveau centre d’art de l’île Seguin, va ouvrir là où Renault produisait des 4L

Large, le centre d’art d’Emerige, est né de la volonté du collectionneur Laurent Dumas, fondateur du promoteur Emerige. Le lieu est signé RCR Arquitectes, les Catalans prix Pritzker du musée Soulages de Rodez. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

L'île Seguin achève sa bascule, de l'usine à l'art contemporain, et à l'immobilier. EYP était invité à visiter le chantier de Large, le centre d'art de l'île, avant son ouverture le 17 octobre. Récit d'une matinée en casque et surchaussures, sur les terres de l'ancienne usine Renault.

Brève traversée de la mémoire ouvrière

On arrive par la passerelle piétonne qui relie la sortie du métro Pont de Sèvres (ligne 9) à la Seine Musicale, sur la pointe aval de l’île. La passerelle, posée depuis longtemps, est ouverte seulement depuis le début de l’année. Sur le quai du métro, déjà, les panneaux de la future ligne 15 sont en place, barrés d’un scotch rouge en attendant l’ouverture en 2027. L’avenir est affiché avant d’exister… Au bout de la passerelle, le Pouce de César dresse son bronze doré. De là, il faut remonter toute l’île pour gagner la pointe des Arts, à l’autre extrémité : une traversée d’un bout à l’autre que chacun pourra faire à partir d’octobre. En un siècle d’usine, elle n’a jamais été possible.

Difficile, en marchant dans le chantier, de ne pas repenser à ce que fut ce lieu. Au risque de tomber dans le cliché, celui de l’usine perdue qu’on pleure depuis un fauteuil de bureau. Personne n’a envie d’être nostalgique d’un travail qui fut très dur dans un lieu lui aussi très dur. Pourtant, quelque chose de la mémoire collective traîne ici. Dans les années 1930, l’île employait 32 000 ouvriers, dont 10 000 Russes blancs. Un souvenir me revient : il y a près de dix ans, dans une librairie de Boulogne, une compagnie donnait une lecture musicale des Chroniques de Billancourt de Nina Berberova, des récits où ces déracinés venaient construire les automobiles de « Monsieur Renault ». De cette présence russe, il ne reste presque rien : une petite église au fond d’une cour, rue du Point du Jour, et une rue de l’île qui porte le nom de l’écrivaine. Puis vinrent le Front populaire, les grèves de 1968, la fermeture en 1992. Enfin le silence, qu’est venue réveiller l’annonce, à l’autre bout de la vallée de la Seine, de la fermeture après 2028 de l’usine Stellantis de Poissy, dernière usine automobile d’Île-de-France.

Pour rejoindre le centre d’art, on traverse le petit parc départemental ouvert en février. Il est situé côté ouest, face aux coteaux de Meudon, à l’île Saint-Germain et au domaine de Saint-Cloud. Le parc fait belvédère sur le fleuve. Cette continuité paysagère, longtemps menacée par le béton – qui a eu plus que sa part d’île – a été pour partie préservée : c’est la première chose réjouissante que l’on éprouve en venant voir ce nouveau lieu.

Pont Daydé, seul vestige encore debout des usines. C’est par là que viendront les habitants du Trapèze, l’ancienne annexe des chaînes devenue quartier neuf, pour leur balade sur l’île et, Laurent Dumas l’espère, pour visiter son musée. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Une carrosserie de cuivre

Au pied du centre d’art encore en chantier, un pont d’acier bleu enjambe la Seine vers Boulogne : le pont Daydé, seul vestige des usines. C’est par là que viendront les nouveaux habitants du Trapèze pour leur balade sur l’île. On entre : façade en écailles de cuivre, salle aux murs blancs vertigineux, sol encore strié de tracés roses. Des milliers de mètres carrés pour les espaces d’exposition. Au milieu d’une centaine de journalistes et d’architectes en casque blanc et surchaussures bleues se distingue un homme en costume foncé sous le gilet fluo : Jean-Dominique Sénard, président du conseil d’administration de Renault. Il n’est pas là en figurant : le centre d’art est né de la volonté du promoteur Emerige et de son fondateur, le collectionneur Laurent Dumas, qui pour sa première exposition s’est associé au Fonds Renault pour l’art et la culture. Une sorte de transmission symbolique ?

Le bâtiment est signé RCR Arquitectes, les Catalans prix Pritzker du musée Soulages de Rodez. Eux aussi sont là, et eux non plus ne sont pas là pour faire de la figuration. On visite les étages, on tente de saisir les espaces, les volumes. L’exercice est un peu frustrant : un bâtiment en chantier se laisse à peine deviner. Mais une impression demeure. Partout, on voit la Seine et les coteaux boisés d’en face.

Et l’art ? Cecilia Alemani nous présente les grandes lignes de l’exposition d’ouverture, en octobre prochain. C’est un nom de l’art contemporain. Elle a dirigé la Biennale de Venise de 2022 ; elle est aussi celle qui a accompagné la transformation de la High Line de New York en promenade d’art contemporain. Une femme qui sait faire surgir l’art d’une infrastructure morte. Son exposition, « Moteur Imaginaire », prend l’usine elle-même pour sujet. 55 artistes, 120 œuvres, dont une cinquantaine issues de la collection que Renault constitue depuis les années 1960, quand le constructeur invitait Dubuffet, Tinguely ou Vasarely à créer au cœur des chaînes. Bertille Bak filme d’anciens ouvriers de l’île ; Johanna Benaïnous, petite-fille d’un ouvrier de Billancourt, traque les traces d’un monde disparu. Rendez-vous en octobre pour se faire un avis.

L’une des salles d’exposition de Large. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
L’une des salles d’exposition de Large. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Un balcon sur la Seine

Au bout de l’île, juste après Large, on débouche de plain-pied sur un balcon : une avancée à ras de Seine, plein sud, face à l’île Saint-Germain. Du temps des chaînes, l’usine tournait le dos à l’eau. S’y tenir aujourd’hui face à l’eau, c’est ça de pris sur l’époque de l’usine. Face à nous, sur l’autre île toute proche, quelques cabanes de jardins partagés sont posées sur la berge. On peine à croire qu’elle fut, au XXe siècle, une île bidonville couverte de campements portugais et arméniens. Les Portugais sont repartis, les Arméniens ont gagné les hauteurs d’Issy ; l’île est devenue si chic que la rumeur y loge volontiers des joueurs du PSG.

L’île Seguin est au cœur d’un paysage qui se redessine vite ; Large s’inscrit dans ce que Patrick Devedjian avait baptisé la Vallée de la culture : la Seine Musicale à l’autre pointe, le futur musée du Grand Siècle à Saint-Cloud, la Tour aux figures de Dubuffet sur l’île Saint-Germain. Sur la rive d’en face, à Sèvres, la Cité de la céramique fait peau neuve et le JAD – Jardin des métiers d’art et du design – a pris ses quartiers entre la Manufacture et les serres du domaine de Saint-Cloud. Un peu plus loin, le Hangar Y. Tous bientôt accessibles avec les futures lignes du Grand Paris Express.

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L’usine, l’art, l’immobilier, le métro

Quand une consœur demande : « Mais combien ça a coûté, tout ça ? », Laurent Dumas répond un chiffre qui nous dépasse, forcément : 200 millions d’euros, pour l’ensemble de la pointe des Arts, hôtel quatre étoiles, bureaux, cinémas UGC, commerces et centre d’art compris. Large n’est qu’une pièce du jeu : 190 000 mètres carrés au total sur cette friche que tant de promoteurs ont convoitée. Si la bataille fut si longue, c’est précisément parce que le foncier valait cher. Laurent Dumas insiste pour qu’on l’écrive : Large sera gratuit pour les moins de 26 ans. La cible est claire : le public familial qui viendra des néo-quartiers de Boulogne, et du métro lignes 9 et 15. Au milieu du fleuve, au cœur de la vallée de la Seine, ce sera un lieu de promenade.

À la fin de la conférence de presse, le maire de Boulogne, Pierre-Christophe Baguet, ne s’en cache pas : il veut faire glisser un peu du centre de gravité culturel parisien vers la banlieue ouest, au fil de la ligne 9 et de la future ligne 15 Sud du Grand Paris Express. Un métro automatique, « un métro qui ne fera pas grève ». La phrase, lâchée sans malice, en dit long. Ici même, en 1947, les usines débrayaient ; en 1968, Billancourt donnait le tempo des grèves ; et c’est aux portes de Renault que Sartre venait haranguer les ouvriers. À Montparnasse, dans sa tombe, il doit faire des cabrioles.

Sur les quais du métro de la ligne 9, une fresque de céramique décrit la vallée de la Seine avant le boom des 30 Glorieuses. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Les palissades du chantier de la gare du Grand Paris Express au Pont de Sèvres Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Ce pouce monumental en bronze doré se dresse vers le ciel sur le parvis. L’artiste a créé et reproduit dans des proportions et des matériaux différents l’empreinte de son propre pouce. Une vingtaine d’exemplaires du Pouce sont exposés en France et dans le monde. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Une des œuvres du tout récent parc Gauthier-Mougin. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Au-delà du centre d’art Large, la Seine et l’Île Saint-Germain. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La pointe de l’île Seguin donne sur la toute voisine île-Saint-Germain. À gauche, un futur hôtel quatre étoiles. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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