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L’île Seguin achève sa bascule de l’usine à l’art contemporain. Et à l’immobilier

Large, le centre d’art d’Emerige, est né d’un partenariat entre le promoteur porté par son fondateur, le collectionneur Laurent Dumas, et le Fonds Renault pour l’Art et la Culture, créé en 2024. Le lieu est signé RCR Arquitectes, les Catalans prix Pritzker du musée Soulages de Rodez. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

EYP était invité avec le tout Grand Paris de la presse culturelle à visiter le chantier de Large, le centre d’art contemporain de l’île Seguin - avant son ouverture publique, le 17 octobre prochain. Récit d’une matinée en casque et surchaussures, sur les terres de l’ancienne usine Renault.

Brève traversée de la mémoire ouvrière

On arrive par la passerelle piétonne qui relie la sortie du métro ligne 9, Pont de Sèvres, à la Seine Musicale, sur la pointe aval de l’île — passerelle posée depuis longtemps, ouverte seulement depuis le début de l’année. Sur le quai du métro, déjà, les panneaux de la future ligne 15 sont en place, barrés d’un scotch rouge en attendant l’ouverture, en 2027 : l’avenir est affiché avant d’exister.

Au bout de la passerelle, le Pouce de César dresse son bronze doré. De là, il faut remonter toute l’île pour gagner la Pointe des Arts, à l’autre extrémité : une traversée d’un bout à l’autre que chacun pourra faire à partir d’octobre. En un siècle d’usine, elle n’aurait jamais été possible. Difficile, en marchant dans le chantier, de ne pas repenser à ce que fut ce lieu — au risque du cliché, celui de l’usine perdue qu’on pleure depuis un fauteuil. Personne n’a envie d’être nostalgique d’un travail qui fut très dur dans un lieu très dur. Et pourtant quelque chose de la mémoire collective traîne ici. Dans les années 1930, l’île employait 32 000 ouvriers, dont dix mille Russes blancs. Un souvenir me revient : il y a près de dix ans, dans une librairie de Boulogne, une compagnie donnait une lecture musicale des Chroniques de Billancourt de Nina Berberova, ces récits où ces déracinés venaient construire les automobiles de « Monsieur Renault ».

De cette présence russe, il ne reste presque rien : une petite église au fond d’une cour, rue du Point du Jour, et une rue de l’île qui porte le nom de l’écrivaine. Puis vinrent le Front populaire, les grèves de 1968, la fermeture en 1992. Le silence — qu’est venue réveiller l’annonce, à l’autre bout de la vallée de la Seine, de la fermeture après 2028 de l’usine Stellantis de Poissy, dernière usine automobile d’Île-de-France.

Pour rejoindre le centre d’art, on remonte le petit parc départemental ouvert côté ouest, face aux coteaux de Meudon, à l’île Saint-Germain et au domaine de Saint-Cloud. Le parc fait belvédère sur le fleuve. Cette continuité paysagère, longtemps menacée par le béton – qui a eu plus que sa part d’île – a été pour partie préservée : c’est sans doute la chose la plus réjouissante que l’on éprouve en venant voir ce nouveau lieu d’art.

Au pied du centre d’art, un pont d’acier bleu enjambe le bras de Seine vers Boulogne : le pont Daydé, seul vestige des usines. C’est par là que viendront les habitants du Trapèze — l’ancienne annexe des chaînes devenue quartier neuf — pour leur balade sur l’île. Le dernier morceau d’usine deviendrait alors chemin de l’art.

u pied du centre d’art, un pont d’acier bleu enjambe le bras de Seine vers Boulogne le pont Daydé, seul vestige debout des usines. C’est par là que viendront les habitants du Trapèze — l’ancienne annexe des chaînes devenue quartier neuf — pour leur balade sur l’île et, Laurent Dumas l’espère, pour visiter son musée. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Une carrosserie de cuivre

Le bâtiment est là, on entre : façade en écailles de cuivre, salle aux murs blancs vertigineux, sol encore strié de tracés roses. Cinq mille mètres carrés pour les espaces d’exposition. Au milieu d’une centaine d’invités en casque blanc et surchausses bleues, un homme en costume sombre sous le gilet fluo : Jean-Dominique Sénard, président du conseil d’administration de Renault. Il n’est pas là en figurant. Large, le centre d’art d’Emerige, est né d’un partenariat entre le promoteur porté par son fondateur, le collectionneur Laurent Dumas, et le Fonds Renault pour l’Art et la Culture, créé en 2024. Le lieu est signé RCR Arquitectes, les Catalans prix Pritzker du musée Soulages de Rodez. Eux non plus ne sont pas là pour faire de la figuration. On visite les étages, on tente de saisir les espaces, les volumes. L’exercice est un peu frustrant : un bâtiment en chantier se laisse à peine deviner. Mais une impression demeure. Partout, on voit la Seine et les coteaux boisés d’en face.

Cecilia Alemani nous présente les grandes lignes de l’exposition d’ouverture, en octobre prochain. C’est un nom de l’art contemporain. Elle a dirigé la Biennale de Venise de 2022 ; elle est aussi celle qui a accompagné la transformation de la High Line de New York en promenade d’art contemporain. Une femme qui sait faire surgir l’art d’une infrastructure morte. Son exposition, Moteur Imaginaire, prend l’usine elle-même pour sujet. Cinquante-cinq artistes, cent vingt œuvres, dont une cinquantaine issues de la collection que Renault constitue depuis les années 1960, quand le constructeur invitait Dubuffet, Tinguely ou Vasarely à créer au cœur des chaînes. Bertille Bak filme d’anciens ouvriers de l’île ; Johanna Benaïnous, petite-fille d’un ouvrier de Billancourt, traque les traces d’un monde disparu. L’art revient exactement là où l’on rivait des tôles.

L’une des salles d’exposition de Large. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Un balcon sur la Seine

Au bout de l’île, juste après Large, on débouche de plain-pied sur un balcon : une avancée à ras de Seine, plein sud, face à l’île Saint-Germain. Du temps des chaînes, l’usine tournait le dos à l’eau. S’y tenir aujourd’hui face à la Seine, c’est ça de pris sur l’époque de l’usine. Face à nous, sur l’autre île toute proche, quelques cabanes de jardins partagés posées sur la berge. On peine à croire qu’elle fut, au XXe siècle, une île-bidonville couverte de campements portugais et arméniens. Les Portugais sont repartis, les Arméniens ont gagné les hauteurs d’Issy ; l’île est devenue si chic que la rumeur y loge volontiers des joueurs du PSG.

Reste à imaginer ce que deviendra Large, centre d’art contemporain d’un Grand Paris de la culture en pleine recomposition. L’île Seguin est au cœur d’un paysage qui se redessine vite ; Large s’inscrit dans ce que Patrick Devedjian avait baptisé la Vallée de la culture : la Seine Musicale à l’autre pointe, le futur Musée du Grand Siècle à Saint-Cloud, la Tour aux figures de Dubuffet sur l’île Saint-Germain. Sur la rive d’en face, à Sèvres, la Cité de la céramique fait peau neuve et le JAD — Jardin des métiers d’Art et du Design — a pris ses quartiers entre la Manufacture et les serres du domaine de Saint-Cloud. Un peu plus loin, le Hangar Y. Et au-delà, le Grand Paris culturel sort de terre : Pompidou francilien à Massy, Art Explora au dernier étage de la gare de Saint-Denis Pleyel, les Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois, tous arrimés aux nouvelles lignes du Grand Paris Express.

L’usine, l’art, l’immobilier, le métro

Quand une consœur demande : « Mais combien ça a coûté, tout ça ? », Laurent Dumas répond un chiffre qui nous dépasse, forcément : deux cents millions d’euros. Pour l’ensemble de la Pointe des Arts — hôtel quatre étoiles, bureaux, cinémas UGC, commerces et centre d’art compris. Large est une pièce (maîtresse) du jeu. Cent quatre-vingt-dix mille mètres carrés au total sur cette friche que tant de promoteurs ont convoitée. Si la bataille fut si longue, c’est précisément que le foncier valait cher. Laurent Dumas insiste pour qu’on l’écrive : Large sera gratuit pour les moins de 26 ans. La cible est claire, le public familial qui viendra des néo-quartiers de Boulogne, et du métro lignes 9 et 15. Au milieu du fleuve, au cœur de la vallée de la Seine, ce sera un lieu de promenade.

À la fin de la conférence de presse, le maire de Boulogne, Pierre-Christophe Baguet, ne s’en cache pas : il veut faire glisser un peu du centre de gravité culturel parisien vers la banlieue ouest, au fil de la ligne 9 et de la future ligne 15 Sud du Grand Paris Express. Un métro automatique, « un métro qui ne fera pas grève ». La phrase, lâchée sans malice, en dit long. Ici même, en 1947, les usines débrayaient ; en 1968, Billancourt donnait le tempo des grèves ; et c’est aux portes de Renault que Sartre venait haranguer les ouvriers. À Montparnasse, dans sa tombe, il doit faire des cabrioles. 

Sur les quais du métro de la ligne 9, une fresque de céramique décrit la Vallée de la Seine avant le boom des 30 Glorieuses. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Les palissades du chantier de la gare du Grand Paris Express au Pont de Sèvres Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Ce pouce monumental en bronze doré se dresse vers le ciel sur le parvis. L’artiste a créé et reproduit dans des proportions et des matériaux différents l’empreinte de son propre pouce. Une vingtaine d’exemplaires du Pouce sont exposés en France et dans le monde. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Une des oeuvres du tout récent Parc Gauthier-Mougin. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Au-delà du centre d’art Large, la Seine et l’Île Saint-Germain. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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