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L’île Seguin rejoint enfin l’archipel vert de la Seine

On a coulé beaucoup de béton sur l'île Seguin. Trop, sans doute. Mais samedi 31 janvier, un premier jardin public a ouvert : le parc Gauthier-Mougin, ses sculptures et ses bosquets face au fleuve. Trente ans après la fin des usines Renault, l'île retrouve enfin sa place dans l'archipel vert de la Seine, entre le Domaine de Saint-Cloud et l'Ile Saint-Germain.

Le toit de la Seine musicale sur l'île Seguin à Boulogne / © Julie Gourhant

Quand Billancourt faisait trembler la France

Il faut imaginer le vacarme. Les sirènes, le fracas des presses, les milliers de vélos à la sortie des ateliers. Dans les années 1930, l’île Seguin employait 32 000 ouvriers dont dix mille Russes blancs, anciens officiers tsaristes reconvertis en OS après avoir tout perdu. La romancière Nina Berberova les a immortalisés dans ses Chroniques de Billancourt : « À Billancourt, dix mille Russes construisaient les automobiles Renault. » Elle décrit un petit peuple de déracinés, « des gens qui avaient tout perdu, qui ne parlaient pas le français », massés dans les meublés face au portail de l’usine.

L’île était le cœur battant de la France industrielle. Front populaire, grèves de 68 : Billancourt donnait le tempo des luttes sociales. Et puis la fermeture, en 1992. Le silence. Les années de friche.

Trente ans de bataille

Ce qui s’est passé ensuite relève du feuilleton. En 2005, François Pinault abandonne son projet de Fondation d’art contemporain – 33 000 m² dessinés par Tadao Ando – pour s’installer à Venise, exaspéré par les blocages. L’île restera vide des années. Lorsque Pinault reviendra à Paris, ce sera pour s’installer à la Bourse de commerce aux Halles. Exit définitivement l’île Seguin.

La suite est une guerre de tranchées entre promoteurs, associations et collectivités. D’un côté, des projets de bureaux, d’hôtels, de commerces. De l’autre, des dizaines d’associations mobilisées, des recours victorieux, 80 % d’avis défavorables lors des consultations publiques. Entre les deux, des compromis arrachés mètre carré par mètre carré.

Au bout du compte : 190 000 m² de constructions sur 11,5 hectares. Pinault, lui, n’en prévoyait que 33 000. On n’est pas dans la nuance.

César, île Seguin. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Un œuf de verre sur un paquebot de béton

La Seine Musicale, inaugurée en 2017, a ouvert le bal. 324 mètres de long, 170 millions d’euros. Équipement culturel de premier plan pour les uns – Bob Dylan, les comédies musicales, l’Insula Orchestra –, « un œuf de verre posé sur un paquebot de béton inerte » pour la revue AMC Architecture. Depuis les coteaux de Meudon ou de Sèvres, la masse est là, plantée au milieu de l’un des plus beaux méandres de la Seine.

À l’autre bout de l’île, le promoteur Emerige achève un programme de 53 000 m² : centre d’art contemporain, cinéma, hôtel 4 étoiles avec spa. Ouverture prévue à l’automne. Le parc Gauthier-Mougin qui ouvre samedi s’inscrit dans cette dynamique. Conçu par Michel Desvigne – le paysagiste de Saclay, de la Défense, de Versailles –, il permet la rencontre entre nature et culture. Une vingtaine d’œuvres, réparties entre la pointe des Arts, le parc et les abords de la Seine Musicale, dessinent un itinéraire artistique au fil de la promenade. Le tout avec le soutien du Fonds de dotation Emerige, du Centre national des arts plastiques – qui vient de quitter la Défense pour Pantin – et du FRAC Île-de-France.

Au centre de l’île, les bureaux Bouygues sortiront de terre dans les prochaines années…

Le fil vert retrouvé

Ce qui frappe, désormais, c’est que l’île n’est plus seule. Autour d’elle, un archipel de verdure se dessine, là où la voiture et les nationales coupaient tout. Et c’est cela qui nous emballe. Côté Sèvres, le parc de Brimborion dort sur sa colline. Un lieu étrange, méconnu : ruines d’un château du XVIIIe, glacière enfouie, terrasses envahies par la végétation, panorama sur la vallée. C’est là que Madame de Pompadour abritait ses amours avec Louis XV. En contrebas : l’île de Monsieur – où l’aristocratie venait jadis faire la fête loin des rigueurs de l’étiquette versaillaise – magnifiquement réhabilitée et sa base nautique. Les berges de Seine qui se piétonnisent enfin. Une passerelle piétonne relie désormais l’île Seguin à la future gare du Grand Paris Express, en interconnexion avec la ligne 9. Dans un an, ce bout de territoire sera connecté au reste de la métropole.

Trois mutations en trente ans : capitale ouvrière, champ de bataille urbanistique, épicentre culturel… l’île Seguin aura tout connu. Dans le parc flambant neuf, entre les sculptures et les bosquets, il reste une petite rue qui porte le nom de Nina Berberova. Et sous les pieds des promeneurs, une ancienne piste d’essais Renault, enfouie.

Le parc Gauthier-Mougin. DR

Et l’île Saint-Germain, juste à côté ?

À vol d’oiseau, 800 mètres séparent les deux îles. À pied, c’est une autre histoire : il faut remonter jusqu’au pont d’Issy, longer les voies sur berges, traverser un échangeur pas vraiment conçu pour la flânerie… Comptez 2,5 km et un quart d’heure de marche urbaine pas franchement bucolique.

Dommage qu’« île de beauté » soit un titre déjà attribué à la Corse, car l’île Saint-Germain à Issy aurait pu y prétendre. Un paradis de 21 hectares répartis en une mosaïque de jardins : lavandes, « jardins imprévus », « jardins clos » qui donnent au lieu un faux air de monastère. Et, au bout de l’île, un drôle de totem de 24 mètres de haut : la Tour aux figures de Jean Dubuffet. Classée monument historique, récemment restaurée, elle se visite de mars à octobre.

Trois randos au départ du métro Pont de Sèvres

Le métro Pont de Sèvres est aussi une porte d’entrée royale – au sens propre : c’est ici que commence l’ancien domaine des rois de France – pour partir en randonnée :

Du métro Pont de Sèvres à Versailles (18 km) – Par le parc de Saint-Cloud, 100 hectares de plus que Central Park, les étangs de Corot qui inspirèrent le peintre romantique, et la forêt de Fausses-Reposes jusqu’aux réservoirs versaillais. Beaucoup de vert, beaucoup de bleu, et un café solidaire providentiel au Jardin du Piqueur. GPX téléchargeable sur openrunner.com.

Du métro Porte Maillot au métro Pont de Sèvres (13 km) – La balade au fil de l’eau : lacs, rivières et cascades du bois de Boulogne, jeux d’eau du parc de Saint-Cloud, passage par la passerelle de l’Avre signée Gustave Eiffel avec vue imprenable sur la Défense et la tour Eiffel.

Du métro Pont de Sèvres au Hangar Y à Meudon (7 km) – Une balade qui passe par la Manufacture de Sèvres et mène jusqu’à l’ancien hangar à dirigeables devenu Centre d’art contemporain. Retour par la gare de Meudon Val Fleury (RER C).

Infos pratiques : Parc départemental Gauthier-Mougin, île Seguin, Boulogne-Billancourt (92). Ouverture samedi 31 janvier. Accès : métro Pont de Sèvres (ligne 9). À noter : la Cité de la céramique de Sèvres a fermé pour travaux au 1er janvier.

Le parc Gauthier-Mougin. DR

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