Il y a deux manières de relier Nanterre à Saint-Germain-en-Laye. Celle de Le Nôtre, en ligne droite — l'axe historique du Louvre à la résidence royale, prolongé aujourd'hui jusqu'à la Seine. Et la nôtre, à pied : on part du bout de l'axe, on descend dans le fleuve, on suit les boucles peintes par Monet, Renoir, Sisley et Caillebotte.
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Pourquoi eux, pourquoi ici
Entre 1869 et 1881, une poignée de peintres — Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte, Morisot, Pissarro pour partie — descendent du train à Chatou, à Bougival, au Pecq, à Croissy. Ils ont leur chevalet, une boîte de couleurs, trois heures devant eux avant le dernier retour à Saint-Lazare. La ligne Paris–Saint-Germain, ouverte en 1837, a été la première de France à transporter des voyageurs : pour un peintre, c’est l’équivalent d’un Navigo avant l’heure. Une carte d’abonnement pour aller voir le paysage.
Ce qu’ils peignent, personne ne le peignait avant eux. Ni la nature sublime des romantiques, ni les ruines des académistes — la banlieue. C’est-à-dire la Seine industrielle, les guinguettes, les bains, les canotiers, les écluses, les ponts de chemin de fer, les fumées d’usine, les maraîchers, les baigneuses du dimanche. Ils ont inventé un sujet : ce que voit un Parisien quand il prend le train pour respirer une journée.
Et ce sujet, regardez où il se trouve : exactement à côté de la grande perspective royale. Le Nôtre avait tracé du Louvre à Saint-Germain une ligne droite faite pour le pouvoir, la chasse, le cortège. Les impressionnistes, deux siècles plus tard, peignent tout ce que cette ligne ne regarde pas. Ils sortent du carrosse, descendent dans les méandres, peignent les berges, les bains, les bistrots. Leur geste n’est pas seulement pictural : c’est un acte de désobéissance visuelle. Peindre ce que l’axe efface.
C’est pour ça qu’on marche. Pas pour faire un pèlerinage culturel — les œuvres sont au musée d’Orsay, à Giverny, à Marmottan, on n’a pas besoin de venir ici pour les voir. On vient parce que ces peintres ont posé sur ce sol-là une question qui nous concerne encore : comment regarder ce qui n’est pas monumental, comment faire un paysage avec ce qui change vite, comment voir ce que la ligne droite ignore. Ils sont nos cousins. Cent cinquante ans plus tard, le RER A roule sur leur ligne, et le paysage qu’ils ont inventé tient encore — assez, en tout cas, pour qu’on y passe une journée.
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Nanterre, l’extrémité d’une ligne droite
On part du campus de Nanterre. Le RER A crache ses voyageurs dans un décor que les Capétiens n’auraient pas reconnu : tours, échangeurs, parkings. C’est pourtant ici, sous nos pieds, que passe la grande perspective qui commence au Louvre — Tuileries, Concorde, Champs-Élysées, Arc de Triomphe, Défense — prolongée depuis vingt ans par les terrasses étagées de l’opération Seine-Arche, jusqu’au fleuve. Notre marche commence à l’extrémité de cet axe. Elle commence aussi par un détour.
Au pied du campus s’étend la Ferme du Bonheur — cinq hectares de friche reconquise par Roger des Prés depuis 1992 : champs, ruches, animaux, théâtre en bois de récupération. L’endroit a longtemps été menacé par les projets d’aménagement de Paris La Défense ; depuis 2023, une mission de préfiguration confiée à l’architecte Patrick Bouchain a acté le principe : ce sera un espace agricole et culturel ouvert, dans le prolongement de l’axe historique. Pas un mausolée, un terrain vivant. La forme exacte reste à inventer, mais le sol est sauvé. C’est sur ce sol qu’on commence à marcher — un sol qui a refusé de devenir parking, et qui prolonge à sa façon la promesse de Le Nôtre : une coulée verte plutôt qu’une perspective minérale.
On longe ensuite les nouveaux jardins du Chemin-de-l’Île, on traverse le port industriel de Nanterre — grues, péniches, silos à granulats — qu’une végétation dense escamote presque aussitôt. La transition est rapide. On est encore dans la ville, on est déjà dans le fleuve.
Rueil-Malmaison, la Seine retrouvée
À hauteur de Rueil, la berge se calme. Le fleuve est large, lent, encadré par les coteaux de Bougival sur la rive d’en face. C’est précisément le panorama que les impressionnistes ont peint depuis l’autre rive, la nôtre, ce matin, devient leur sujet inversé. Quelques pêcheurs, des cygnes, le bruit d’une péniche qui passe.
À hauteur de Chatou, on ne traverse pas. On reste sur la rive opposée, et l’on salue la Maison Fournaise de loin : la villa jaune sur sa berge, le balcon de bois où Renoir a peint Le Déjeuner des canotiers en 1880-1881. Cette position, ce matin, est exactement celle du peintre : on regarde la rive, on ne l’habite pas.
C’est aussi à Chatou, sur ce qu’on appelle officiellement l’île des Impressionnistes, que démarre depuis octobre 2023 le GR® de Pays «La Seine impressionniste», inauguré par la Fédération française de la randonnée et le Département des Yvelines : 130 km en huit étapes, de la Maison Fournaise au musée Monet de Giverny. Une reproduction du Déjeuner des canotiers marque le point de départ. Nous, on bifurque.
La montée par les bois à Bougival
Au-dessus de Chatou, on quitte le fleuve. Une montée par les bois — courte, ombragée, raide — change la perspective. On voit la Seine d’en haut, ses méandres, ses îles, les toits de Rueil qui s’éloignent. C’est le seul vrai dénivelé de la journée (80 mètres environ), et il sert à quelque chose : casser la monotonie d’une marche fluviale, redonner le sens du relief que les impressionnistes, eux aussi, sont allés chercher à Louveciennes ou sur les coteaux de Marly.
Le parcours joue ensuite à saute-rive. On bascule rive droite par un pont, on emprunte un fragment de Seine à Vélo, l’itinéraire cyclable qui descend depuis Paris jusqu’à Honfleur. Puis on retraverse, rive gauche à nouveau, par Le Port-Marly. Chaque pont est une décision : on quitte un paysage pour entrer dans un autre, on change d’angle sur le fleuve. C’est l’inverse exact de l’axe royal, qui efface les ruptures pour ne donner à voir qu’une seule perspective.
Plaine champs maraîchers sous la Terrasse de Le Nôtre
Avant Saint-Germain, on traverse une étendue qu’on ne s’attend pas à trouver à 20 km de Paris : la plaine maraîchère du Pecq et de Carrières-sous-Bois. Des serres, des champs de salades, des coopératives, des fleurs coupées. C’est l’un des derniers vrais espaces agricoles de la première couronne ouest, coincé entre la Seine et la forêt de Saint-Germain. Le paysage qu’on traverse est exactement celui que peignait Pissarro à Pontoise : une campagne nourricière à portée de train. À l’époque, c’était la règle. Aujourd’hui, c’est devenu une rareté. Marcher ici, c’est traverser un fragment de Bassin parisien qui n’a pas été loti.
La fin du parcours est une montée courte mais franche vers la terrasse de Saint-Germain. Et là, le bouclage se fait par les pieds autant que par le regard. Tracée par Le Nôtre entre 1669 et 1674, longue de 2 400 mètres, large de 30, elle est l’autre extrémité de l’axe que l’on a quitté ce matin. On la suit dans son intégralité, deux kilomètres et demi en ligne parfaitement droite, après six heures de boucles. Le contraste est physique. Pour la première fois de la journée, on marche dans la pensée de Le Nôtre, pas contre elle.
Depuis la terrasse, on voit, en contrebas, la boucle de Seine qu’on a longée toute la journée, et au loin, parfaitement alignées, les tours de la Défense d’où l’on est parti. La perspective fonctionne dans les deux sens : ce que les rois voyaient depuis Saint-Germain — Paris au bout de l’axe — on le voit aussi, mais on sait maintenant ce qui se cache à côté. C’est peut-être ce qu’on est venu chercher : non pas voir le paysage des impressionnistes ; voir comment ce paysage tient encore, entre deux régimes de vision.
Le RER A est à dix minutes en contrebas. Le retour vers Paris prend une demi-heure. On peut s’y endormir.
Pour refaire le parcours :
Départ : Nanterre Université (RER A) Arrivée : Saint-Germain-en-Laye (RER A) Distance : 21,6 km Dénivelé positif : 188 m Durée : environ 5 h 30 de marche Niveau : modéré Trace GPX ici. À prévoir : eau, pique-nique, chaussures confortables, vêtement de pluie selon la météo. Possible toute l’année — la lumière des impressionnistes, elle, est meilleure d’avril à octobre.








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16 mai 2026