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Village préféré des Français : et si l’Île-de-France arrêtait de se croire moche ?

Le château de Dampierre en Haute Vallée de Chevreuse / © Helloways
Le château de Dampierre en Haute Vallée de Chevreuse. DR

L'animateur est venu tourner début mai dans la commune des Yvelines, finaliste du Village préféré des Français 2026. Diffusion début été sur France 3 — sachant qu'en quinze saisons, jamais un village francilien n'a été sacré. Le diagnostic posé par Bern dans Le Parisien rejoint celui qu'il nous livrait en décembre dernier : si l'Île-de-France perd à chaque fois, c'est qu'elle a perdu d'abord dans la tête de ses habitants.

Stéphane Bern à Dampierre, caméras et patrimoine

Il n’est pas exactement passé inaperçu. Caméras, équipes de techniciens, plein milieu de semaine : Stéphane Bern a posé ses valises la semaine du 6 mai à Dampierre-en-Yvelines pour y tourner les images qui passeront sur France 3 au début de l’été. La petite commune de 1 000 habitants, plantée au cœur de la vallée de Chevreuse à quarante kilomètres de Notre-Dame, représente l’Île-de-France parmi les 14 finalistes. Le candidat est jugé « extrêmement sympathique » par l’animateur, qui confie au Parisien avoir été frappé par le nombre de restaurants : sept, pour mille âmes. Le ratio  confirme une intuition : on mange bien dans la cossue vallée de Chevreuse.

Le moment est aussi l’occasion de se souvenir qu’on a, nous, fait parler Bern il y a quelques mois sur le patrimoine francilien : celui qu’on ne montre jamais, des écuries du duc de Richelieu à Gennevilliers aux rotondes ferroviaires de Longueville. Dampierre est exactement de ces lieux-là : un château signé Mansart, à quarante minutes de RER de Paris, et qu’aucun téléspectateur ne placera sur une carte.

Un château qui se réveille. Doucement

Château du XVIIe siècle signé Jules Hardouin-Mansart (oui, celui de Versailles), jardins dessinés par Le Nôtre, 400 hectares de parc clos où daims, cerfs et sangliers cohabitent avec les randonneurs du dimanche : Dampierre a pourtant de quoi faire parler. Et le domaine lui-même est une histoire qui continue de s’écrire : La famille d’Albert de Luynes en fut propriétaire de 1663 à 2018 — soit 355 ans — avant que le 13e duc ne cède le domaine à Franky Mulliez, fondateur de Kiloutou et passionné d’art Grand Siècle. Depuis, le château que Kiloutou a sauvé sort lentement d’un long sommeil (voir notre article : Le château de Dampierre, le réveil de la Belle au bois dormant).

Les jardins à la française ont retrouvé leurs fontaines à l’été 2025, après deux siècles d’oubli. L’intérieur, lui, est encore en chantier : on y entre depuis 2024 en visite guidée, et plus ponctuellement à la faveur de nocturnes patrimoniales comme la Nuit des monuments en avril dernier — ces moments rares où l’on franchit la grille pour de bon, dans cette ambiance de monument en train de renaître. Au programme : un grand tableau mural inachevé d’Ingres et une collection d’art décoratif qui court du XVIIe au XIXe. Le musée annoncé pour 2021 est reporté à 2026, peut-être 2027. À Dampierre, les grandes ambitions apprennent la patience.

Ajoutez à cela une Maison de fer construite pour l’Exposition universelle de 1889 — vestige improbable de la modernité industrielle échoué dans un village de mille âmes — et cinq hameaux éparpillés dans la forêt (Fourcherolles, Maincourt, Champ Romery, Le Mousseau, Le Champtier des Fourneaux). On a vu des candidats gagner avec moins.

L’Île-de-France mal-aimée d’elle-même

Reste cette question gênante : pourquoi, en quinze ans d’émission, aucun village francilien n’a-t-il jamais été sacré ? Avant Dampierre, Montchauvet en 2017, Montfort-l’Amaury en 2020 et Rochefort-en-Yvelines l’an passé étaient déjà venus, et déjà repartis bredouilles.

Stépane Bern a son explication, livrée au Parisien : « le problème est que les gens se sentent assez peu franciliens. Ceux qui votent ont toujours tendance à choisir la région d’où leur famille est originaire, ou celle où ils partent en vacances. » Voilà résumé en deux phrases ce qui constitue, depuis qu’EYP existe, notre sujet : l’Île-de-France n’a pas de problème de patrimoine, elle a un problème d’imaginaire. Ses habitants la traversent en RER sans la voir, lui préfèrent une côte bretonne ou un village du Lubéron qu’ils visitent trois jours par an, et finissent par voter pour ces ailleurs au moment de désigner « leur » village préféré. La Bretagne, elle, n’a pas ce problème : on sait à peu près à quoi elle ressemble même quand on n’y a jamais mis les pieds.

C’est exactement ce que Stéphane Bern nous disait en décembre dernier, dans une tonalité plus combative : « On a Versailles, Fontainebleau, et c’est magnifique. Mais partout en Île-de-France, il y a un patrimoine industriel, militaire, ouvrier, aristocratique… qui raconte aussi notre histoire. Et lui, il est parfois complètement à l’abandon. » Deux faces d’une même conviction posée à six mois d’écart : le patrimoine est là, ce sont les regards qui manquent.

Et c’est précisément là qu’on a du travail. Faire exister cet imaginaire, ça ne se décrète pas depuis un plateau télé. Ça se construit pas à pas, randonnée après randonnée, ligne de RER après ligne de tramway, en racontant que Dampierre est à une gare et un Baladobus de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, que les écuries de Richelieu sont à Gennevilliers sur la ligne 13, que le Potager du Roi se rejoint en ligne U. Le patrimoine francilien n’attend pas qu’on lui rende justice : il attend qu’on prenne le Navigo.

Et si c’était enfin notre tour ?

Pendant que la Bretagne enchaîne les podiums et que la Provence joue les séductrices avec ses mimosas, nos villages d’Île-de-France faisaient jusqu’ici de la figuration. Cette fois, la mise est solide. Le château joue dans la cour des Mansart et des Le Nôtre, le village a son lavoir, sa Maison de fer, ses sept restaurants et ses daims en liberté. Et un ambassadeur qui, pour une fois, a fait le déplacement avec ses caméras. Reste à voir si le verdict, fin juin, fera enfin pencher la balance, ou s’il faudra encore attendre que les Franciliens daignent regarder la carte de leur région avant de voter.

Infos pratiques : Domaine de Dampierre-en-Yvelines, 2, Grande Rue, 78720 Dampierre-en-Yvelines. Ouvert toute l’année. Gratuit pour les moins de 18 ans. Accès : gare de Saint-Rémy-lès-Chevreuse (RER B) puis Baladobus (juillet-août) ou TàD (Transport à la demande d’IDFM), ou gare de La Verrière (ligne U). Plus d’infos : domaine-dampierre.com

Diffusion du Village préféré des Français 2026 début de l’été sur France 3.

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