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À la Ferme du Bonheur, Roger des Prés défriche sa vie

Roger des Prés. DR

Coincée entre l’université de Nanterre, l’autoroute et les derniers chantiers d’aménagement, la Ferme du Bonheur tient debout depuis trente ans. Chaque soir de printemps, son fondateur Roger des Prés y joue « La Fabrique du P.R.É. », spectacle-récit où se mêlent punk, agriculture autodidacte et guerre administrative. Un soir de mai, on comprend pourquoi ce « communiste pratiquant non-croyant » est devenu une figure impossible. Et indispensable. 

Dans le sas avant Roger

Sortir du RER A à Nanterre-Université à 19 h, c’est entrer dans un décor trop grand pour soi. Les bâtiments massifs du campus, les pelouses vidées de leurs étudiants. Pas un bruit de moteur, juste le chant timide de quelques oiseaux et le bruit sec d’une balle de tennis disputée entre deux étudiants sur le court de la fac. Au loin, le chapiteau bleu et blanc guide nos pas. Roger des Prés donne un spectacle, ce doit être lui. Mais en approchant, la confusion se révèle : c’est le voisin. La Ferme du Bonheur, elle, n’annonce rien. Nous y sommes pourtant.

La vraie entrée de la Ferme du Bonheur n’est pas instinctive : un panneau accroché à une branche d’arbre qui dépasse sur le trottoir, au bord d’une route habillée par une grande barrière blanche. Une double porte en bois, ouverte en permanence. Le doute. Et puis on la franchit. Dix mètres suffisent, l’air se tasse, les odeurs changent, le silence devient épais. Roger appelle ça « un sas de décompression ». Les visiteurs aussi. Ce bref tunnel végétal nous fait entrer dans le monde de Roger.

« Je fais de la politique sans les politiques »

Roger des Prés apparaît sans prévenir, clope à la main, démarche assurée, une cagette entière d’artichauts entre les bras. Grand, fin, chemise noire, long chapeau noir façon béret élargi. Un look presque classique, en contraste total avec l’énergie qu’il dégage. C’est un punk des années 80 passé par les Endimanchés, ancien de Zingaro, squatter de friches, agriculteur autodidacte, inventeur d’un « parc rural expérimental » derrière la Défense.

Quand il parle, on écoute. « Je fais de la politique sans les politiques », lance-t-il, avant d’enchaîner : « À l’excès urbain, on répond avec un excès de vivant. » Il parle par formules, mais elles ne sortent pas de nulle part. « Normalement, j’étais reine d’Angleterre, mais l’autre m’a piqué la place », glisse-t-il, sourire en coin. « Si j’arrive à rendre les gens sereins, j’ai gagné. » À la Ferme, rien n’est théorique. Tout vient d’un vécu, d’une colère, d’une poésie brute.

Un théâtre habité

La salle où il joue est ouverte sur l’extérieur, un grand volume de planches et de tôles bricolé pour tenir trente hivers. Sur la grande table où il étale ses cartes, un renard empaillé attend dans la lumière que le spectacle commence. Les habitants du lieu circulent librement. Un chat passe inspecter les visiteurs. Un chien trottine entre les tables. Les oies blanches se glissent sous les roulottes pour chercher l’ombre. Et les paons, surtout, scandent la soirée de leurs cris. Pendant le spectacle, ils s’invitent. Roger ne bronche pas. Ils vivent ensemble.

Il faut avoir vu une représentation de La Fabrique du P.R.É. pour comprendre l’homme. Pendant deux heures, il remonte son fil : la scène rock alternative, la chute des subventions — « On est passé de 600 000 euros à 87 000 » —, les bulldozers qui rasent une friche qu’il aimait, la « prise d’autorité commune » sur un terrain vague devenu champ agricole, les Rendez-vous aux Jardins, les urbanistes, les élus, la Garde républicaine, le « petit peuple » qui depuis vingt ans creuse, plante, construit à la main.

Il mélange tout : l’histoire de Nanterre, ses lectures d’Hannah Arendt, un service militaire, les gitans qui viennent squatter, l’absurdité administrative, son téléphone bloqué. Le public oscille entre rire, sidération et admiration. Chaque digression semble improbable avant de devenir nécessaire.

« Un état dans l’État, mais pire qu’au bled, mieux qu’à Monaco »

Ce soir-là, les bancs et les plaids sont presque tous occupés. Les cartes s’abattent une à une sur la table. Roger explique le pré, le champ, la nécessité de « dépolluer » à la main, la façon dont une friche peut devenir un paysage. Il parle des années où la Ferme accueillait 30 000 personnes par an. « Aujourd’hui, on est à 2 000. » Il décrit le chantier permanent, la précarité, la joie. « C’est un rituel social. On se rend la gueule et on avance. » 

Il cite un élu qui lui a conseillé de faire un parc à thème : « Tu m’as pris pour Mickey ? » Puis se tait une seconde, reprend : « Dans la nuit, j’ai compris que c’était pas si con. » C’est exactement lui : provocateur, instinctif, lucide, et foncièrement joueur.

Une soupe et le monde derrière la porte

À la fin du spectacle, Roger descend de scène mais ne quitte jamais vraiment le rôle. Une soupe aux petits pois est servie. Les spectateurs discutent, se resserrent autour des tables, partagent dessert et impressions. Le prix est libre. Les paons se taisent enfin. Le renard empaillé disparaît dans la pénombre.

Il faudra repasser par le sas végétal, retrouver le goudron, le campus vide, les lampadaires, la gare. Mais quelque chose, au retour, s’est déplacé. Peut-être cette sensation de réel dont parle Roger : faire à la main, ensemble, lentement, et y croire assez pour que ça tienne.

Informations pratiques : La Fabrique du P.R.É, conférence théâtralisée de Roger des Prés (1 h 30). La Ferme du Bonheur, 220 rue de la République, 92000 Nanterre (Favela-théâtre). RER A station Nanterre-Université (sortie 1), traverser le campus en direction de l’ouest. Ouverture des portes à 19 h (bar, tapas). Spectacle à 20 h, jusqu’au 28 juin Prix libre. Réservation ici. 

L'entrée de la Ferme du Bonheur sur le campus de Nanterre. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
L’entrée de la Ferme du Bonheur sur le campus de Nanterre. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
L’entrée de la Ferme du Bonheur sur le campus de Nanterre. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

Le théâtre de la Ferme du Bonheur sur le campus de Nanterre. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

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