Culture
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A Romainville, les premiers pas du « plus grand quartier culturel d’Europe »

« Illumination » de Yiyun Kang à la Chaufferie, Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

À Romainville, dans les anciens laboratoires pharmaceutiques Roussel-Uclaf, la Fondation Fiminco déploie 50 000 m² d’ateliers, de galeries et bientôt d’une salle de spectacle. Sept ans après les premières ouvertures d'ateliers d'artistes, le site continue de se déplier dans cette ancienne friche industrielle à la frontière de Pantin, face au canal. On est allé prendre son pouls avant qu’il ne tourne à plein régime et ne devienne le "premier quartier culturel d'Europe", selon les mots de ses promoteurs.

La fin de l’avenue Jean Jaurès monte sec. En haut, rue de la Commune-de-Paris, le décor change : axes droits, béton brut, et l’alignement de briques rouges des anciens laboratoires Roussel-Uclaf qui surplombe la rue. La pharmacie est partie. À sa place, depuis 2019, on fabrique de l’art. La sortie de métro Bobigny–Pantin–Raymond Queneau est encore brutale ; le quartier autour reste largement industriel, fait de grandes routes droites, peu de monde à pied, des bâtiments qui hésitent entre la friche et le chantier. On y est venu à vélo, pour une exposition — et pour voir un lieu encore en train de se mettre en place.

La Fondation Fiminco a investi cette friche de bâtiments des années 40 — laboratoires Roussel devenus Sanofi, désertés depuis le début des années 2010. Elle l’a fait au moment où la métropole du Grand Paris se réinventait par concours d’urbanisme interposés, et où les promoteurs commençaient à inscrire dans leurs partitions un rôle politique, urbanistique, culturel. Fiminco — groupe immobilier fondé par Gérald Azancot — a coché toutes les cases : 1 300 logements à terme sur le site, et au milieu, un quartier culturel.

Huit ateliers, sept galeries, une chaufferie

Sept ans après les premières ouvertures, le « quartier culturel FAST » — Fiminco Art Storage & Territory — tient ses promesses sur le papier. La Fondation occupe environ 11 000 m² du site, auxquels s’ajoutent les 4 000 m² des réserves du Frac Île-de-France et des espaces partagés. Huit ateliers techniques tournent à plein : céramique, textile, gravure, sérigraphie, bois, métal, impression, et le dernier-né, photo numérique. Sept galeries d’art contemporain s’y sont installées — Air de Paris, Galerie Sator, Galerie Jocelyn Wolff, In Situ Fabienne Leclerc, Maëlle Galerie, Galerie D., Quai 36 — auxquelles il faut ajouter une école d’art (Parsons Paris), une maison d’édition de livres d’artiste (Laurel Parker Book), et la résidence internationale d’artistes au cœur du dispositif.

Au centre du site, la Chaufferie. C’est l’ancien outil industriel reconverti en salle d’exposition : 1 200 m², 14 mètres sous plafond. Elle accueille en ce moment Illumination, exposition consacrée à l’artiste coréenne Yiyun Kang, dans le cadre des 140 ans des relations diplomatiques France-Corée — co-organisée avec le Centre Culturel Coréen. Professeure au Royal College of Art à Londres, Yiyun Kang travaille les images numériques à grande échelle ; ici, deux installations monumentales — Great Anxiety et Entanglement — explorent l’angoisse contemporaine face à l’intelligence artificielle et la possibilité d’une réconciliation entre le biologique et le numérique. Quatre jeunes artistes coréens — HaYoung, Jisoo Yoo, Youngchan Ko, Intae Hwang — accompagnent l’exposition. Dans le grand volume de la Chaufferie, les œuvres occupent l’espace sans encore le saturer. On circule facilement, presque trop, comme dans un lieu qui attend son plein régime.

« On ne déménage pas, on s’étend »

Scriba Katharina dirige la Fondation depuis 2022. Allemande de formation, dix années passées à la programmation culturelle du Goethe-Institut de Paris, elle a piloté des projets en Allemagne, en Australie et en France avant de prendre les manettes à Romainville. C’est elle qui prépare le grand virage du 18 juin 2026 : l’ouverture du second site.

« Ce n’est pas un déménagement, c’est un second site », précise-t-elle. La Fondation ne quitte pas la Commune-de-Paris : elle s’étend de l’autre côté du quartier, et passe des arts visuels aux arts vivants. Une salle de spectacle modulable de 600 places, signée par l’architecte Paul Ravaux, montera à 13 mètres sous plafond. Trois grandes salles de répétition accueilleront orchestres et compagnies de danse. La résidence d’artistes, dessinée par Jean-Michel Wilmotte, ajoutera 146 chambres aux capacités existantes.

À terme, le site total — quartier culturel et logements compris — couvrira près de 120 000 m², dont 50 000 dédiés à la culture. La Fondation revendique le « plus grand quartier culturel d’Europe ». La formule est ambitieuse, contestable, mais elle dit quelque chose de l’échelle : on est sur une autre planète que les vingt résidences d’artistes franciliennes habituelles.

Un lieu qui se déploie par vagues

Tout cela, pour quoi faire ? La question n’est pas accessoire. Les promoteurs-mécènes des années 2010 ont produit, en Île-de-France, un paysage de fondations privées, de friches reconverties, de quartiers culturels labellisés. Toutes n’ont pas tenu la durée.

Fiminco, à Romainville, n’est ni un succès évident ni un échec. C’est un lieu qui se déplie. Le café au grain, l’ambiance « work café » dont parle Scriba Katharina, l’arrivée annoncée de deux restaurants dont les exploitants ne sont pas encore confirmés, l’ouverture d’une salle de 600 places — autant d’indices que la Fondation cherche à devenir une destination, pas seulement un outil de résidence. Le pari est qu’à force d’épaisseur, la machine prendra. Pour l’instant, on entend les premières notes.

En reprenant le vélo pour redescendre vers Pantin, on emporte une impression mêlée. D’un côté, l’ambition est massive : 50 000 m², 600 places, une école d’art, sept galeries, la promesse d’un écosystème. De l’autre, le quartier reste à digérer ce que la pharmacie a laissé derrière elle, et à voir si l’art saura, à terme, faire ce que les laboratoires Roussel faisaient autrefois : amener du monde, des emplois, des trajets quotidiens. La Fondation Fiminco mise sur l’épaisseur du temps.

« Illumination » de Yiyun Kang à la Chaufferie, Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
Atelier d’artiste. La Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
Atelier d’artiste. La Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La Fondation Fiminco. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

Infos pratiques : Fondation Fiminco, 43 rue de la Commune-de-Paris, 93230 Romainville. Accès : métro ligne 5, arrêt Bobigny–Pantin–Raymond Queneau. Bus 147 (Église de Pantin), 145 et 318 (Louise Dory). Vélib’ station n°32303 Gaston Roussel. Exposition Illumination de Yiyun Kang à la Chaufferie, du 24 avril au 21 juin 2026 (fermée les 1er, 8 et 14 mai). 14h–18h. Entrée libre. Ouverture du second site (arts vivants) : 18 juin 2026. Plus d’infos sur fondationfiminco.com

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