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« Il y a dix ans, les gens cherchaient le soleil ; maintenant, ils cherchent l’ombre »

Le Jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le Jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Cuisinier, puis libraire, puis jardinier à Versailles : Sylvain Parrot a quitté le Roi-Soleil pour l'ombre des Tuileries, dont il soigne les arbres. Près de six ans après l'appel aux dons qui a permis de replanter la Grande Allée, nous y sommes retournés marcher avec lui en pleine canicule — un peuplier venait de lâcher ses branches maîtresses. Sécheresses, sol tassé par vingt-huit millions de pieds, visiteurs qui ne cherchent plus le soleil : il raconte comment on réinvente jusqu'à l'idée même de jardin.

Cinq ans de sécheresses intenses depuis le début de la décennie. Comment vont les arbres des Tuileries ?

Sylvain Parrot : Je ne peux pas encore répondre, parce que la canicule de cette année nous a tous pris de court. Quand j’ai commencé mon métier en 2015, à chaque sécheresse, les anciens me disaient : « C’est la pire qu’on ait jamais connue. » Ils se référaient souvent à celle de 1976, qui a fini par acquérir un côté mythique. Les arbres, eux, en avaient pris leur parti, ils continuaient à s’adapter. Mais celle-ci est vraiment très dure. Nous avons un peuplier, une essence qui a besoin de beaucoup d’eau, qui a commencé il y a trois semaines à lâcher des branches. Pas des petites : les grosses branches principales. Le secteur est interdit au public.

Quatorze millions de visiteurs par an, cela fait vingt-huit millions de pieds. Qu’est-ce que ça fait au sol ?

Un sol très tassé. Le risque, c’est que l’eau ne percole plus. Alors tous les quinze jours, un tracteur passe une lame sur la quasi-totalité des surfaces en stabilisé, une sorte d’énorme binette avec des rangées de dents qui décroûtent et une lame qui aplatit. Ça évite ce qu’on appelle la battance, la croûte qui se forme comme dans les champs. Et à toute chose malheur est bon : le piétinement nous évite énormément de désherbage.

Le peuplier qui a lâché ses branches maîtresses / © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le peuplier qui a lâché ses branches maîtresses / © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Comment arrose-t-on un jardin classé monument historique en 2026 ?

On raisonne l’arrosage. Nous avons des sondes tensiométriques au pied des arbres et dans les gazons, qui nous disent chaque semaine s’il faut arroser ou pas. Moi qui suis un jardinier élevé à l’ancienne, l’idée que l’électronique pallie le regard du jardinier ne me plaisait pas du tout. J’ai été convaincu par un argument massue : l’allée centrale replantée en ormes n’a été arrosée que quatre fois pendant les canicules qui ont suivi sa plantation, là où n’importe quel jardinier de ma génération aurait mis cent litres par arbre toutes les semaines. Résultat : zéro perte. En revanche, nous allons devoir abandonner le goutte-à-goutte, comme la Ville de Paris : les rats le grignotent. Le système leur offre la boisson.

Vous dites qu’il faut désormais « penser des jardins d’ombre ». C’est-à-dire ?

C’est presque un renversement de paradigme. Il y a dix ans encore, les gens cherchaient le soleil ; maintenant, ils cherchent l’ombre. Or il y a beaucoup plus de plantes qui poussent au soleil qu’à l’ombre. Un jardin, c’était du soleil, de l’eau à proximité, de la bonne terre. Maintenant, il faut penser des jardins ombragés. C’est une autre façon de voir les choses, et ça va très vite. On plante des essences adaptées à des conditions presque méridionales — un bon vieil érable de Montpellier, des chênes qui viennent du sud de la France — et des plates-bandes forestières, de grosses concentrations de végétaux qui gardent l’humidité et servent de paillage.

Sylvain Parrot, qui a quitté le Roi-Soleil pour l’ombre des Tuileries — ici sous un arbre de Judée  © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Sylvain Parrot, qui a quitté le Roi-Soleil pour l’ombre des Tuileries — ici sous un arbre de Judée. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Un monument historique dont on change les essences et les pratiques : est-ce encore le jardin de Le Nôtre ?

On n’a pas peur : même classé, on s’adapte. Tous nos projets sont archi-filtrés, validés par l’architecte des Bâtiments de France et surtout par la Commission nationale des monuments historiques, devant laquelle chaque dossier passe — on prépare à mort, et il n’y a pas toujours unanimité. Mais l’idée n’est pas de refaire le jardin tel qu’il était à l’époque d’André Le Nôtre : c’est d’innover. Après tout, Le Nôtre était un innovateur. Le marronnier d’Inde, à son époque, c’était la modernité de la modernité et le luxe du luxe.

Et les jardiniers dans tout ça ?

Le jardin d’ombre vaut aussi pour le personnel. On adapte les horaires, on fait tourner les équipes, on ne va pas désherber en plein cagnard. Il y a une baisse nette de la productivité — je parle comme un horrible capitaliste, mais c’est vrai des plantes comme des hommes : les plantes poussent moins, et les jardiniers, même habitués, ont du mal à travailler par une chaleur pareille. Pendant ce temps, les adventices, elles, sont à fond.

À quoi ressemblera le jardin dans vingt ans ?

Il va y avoir de la casse, il faudra faire preuve de pragmatisme. Trouver des espèces ubiquistes, comme ces ormes issus des croisements de Jean Pinon à l’INRAE, un mélange d’ormes américains et asiatiques qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Et faire confiance au végétal : le gazon parfait comme un green de golf, c’est fini. Si le trèfle et l’achillée s’installent et que ça tient, ça nous fait un tout vert. C’est plus l’esprit que la lettre qui m’intéresse. Surtout, on travaille de nouveau le sol avant tout : aération, carottage, moins d’engrais — j’écluse mes dernières réserves, je n’en recommande plus. On revient à un sol vivant. C’est comme ça qu’on obtiendra la résilience. Et c’est l’essence même du métier de jardinier.

Le Jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le Jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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