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« On travaille toujours pour la génération d’après » : à Fontainebleau, le chantier d’une forêt à reconstruire

Rejets de chêne après le passage du feu. DR ONF
Rejets de chêne après le passage du feu. DR ONF

Le feu couve encore, mais l'après a déjà commencé. Un an de sécurisation, un état des lieux écologique, une gouvernance collective - et une vingtaine de forestiers de terrain pour porter le tout. Claire Nowak, responsable de l'unité territoriale de Fontainebleau de l'Office national des forêts, détaille la méthode. Et raconte, pour la première fois, ce que ses équipes ont traversé.

Dans un premier entretien, Claire Nowak nous racontait le feu zombie qui continue de brûler sous la tourbe de Fontainebleau (à lire ici, NDLR). La chef d’équipe des forestiers de Fontainebleau parlait alors d’un marathon. En voici le second, bien plus long : celui de la reconstruction.

« Protéger le public de la forêt »

Une fois le feu éteint, que se passe-t-il ?

Il faudra reconstruire une forêt — imaginer, sur une page presque blanche, un nouveau massif. La première étape de ce marathon-là, c’est la sécurisation, parce que cette forêt brûlée est devenue dangereuse, de fait. Les arbres ne sont plus tenus par rien au niveau des racines : à tout moment, ils peuvent s’écrouler, et ils commencent déjà à le faire.

Combien de temps, cette sécurisation ?

Nous parlons d’un an, pour installer cette durée-là dans les esprits. C’est symbolique : difficile de dire si ce sera dix mois, douze mois ou quatorze mois. Mais c’est du temps long — avant même de se poser la question de ce qu’on refait à l’intérieur de la forêt. ⚠

La forêt restera donc fermée. Pour la protéger de nous ?

C’est l’inverse, justement. Aujourd’hui, la plupart des massifs d’Île-de-France sont fermés pour protéger la forêt du public : les départs de feu sont d’origine humaine, et mathématiquement, quand on ferme la forêt, on diminue le risque. Mais les zones incendiées, elles, resteront fermées pour la raison contraire : pour protéger le public de la forêt, qui à ces endroits est devenue dangereuse, et qui sera un espace de chantier pendant un an.

Parcelle du Grand Parquet calcinée. ONF
Parcelle du Grand Parquet calcinée. ONF

L’état des lieux : comprendre ce qu’on a perdu

Par quoi commence-t-on, quand on doit repenser 1 900 hectares ?

Par une phase d’état des lieux, pour comprendre ce qui a été détruit. Sur les peuplements forestiers : ont-ils brûlé fort ? Vont-ils survivre ? Faut-il les abattre, ou peut-on les laisser parce qu’ils ne présentent pas de risque ? Et le même travail sur la biodiversité, parce que c’est une forêt extrêmement riche. Le feu a parcouru quatre réserves biologiques, une soixantaine de mares, des landes à très grande valeur écologique.

Qu’est-il advenu de la faune ?

Certaines espèces ont pu s’enfuir : les oiseaux, les cervidés, les grands mammifères. Mais tout ce qui est petit, tout ce qui vit dans le sol, tout ce qui nage — là, c’est sans doute une hécatombe. Il faut faire le constat de cet impact.

Et le patrimoine des promeneurs ? Les sentiers, les sites d’escalade ?

Le sentier des 25 bosses devra peut-être être repensé : à certains endroits, on ne le voit plus, il n’existe plus. Des sentiers bleus ont été complètement traversés par l’incendie — au sol, on ne peut plus les deviner. Les sentiers bleus, ce sont les sentiers tracés au XIXe siècle par Claude-François Denecourt, l’inventeur du sentier de randonnée. Les chemins du premier randonneur de l’histoire, effacés par le feu : le symbole se passe de commentaire.

Un site d escalade touche par le feu - Chemin du rocher Cailleau. ONF
Un site d escalade touche par le feu – Chemin du rocher Cailleau. ONF

La méthode : personne ne décide seul

Qui décidera de ce que deviendra cette forêt ?

Nous avons une chance à Fontainebleau : c’est une forêt d’exception. C’est un dispositif dans lequel l’ONF ne travaille pas tout seul. Des commissions se réunissent très régulièrement avec les grandes associations du territoire, des scientifiques, des élus, le département, tous les partenaires. Cette gouvernance, cette habitude de parler et de travailler ensemble, elle est déjà en place. Nous allons nous appuyer dessus pour créer des groupes de travail : repenser l’accueil du public dans cette forêt, repenser la sylviculture. Au cours des mois qui viennent, nous conduirons ces échanges pour présenter différents scénarios à nos partenaires, et à un moment donné, acter ce que l’on fera.

Combien êtes-vous, à l’ONF, pour porter ce chantier ?

Si l’on compte tout le personnel de l’agence — ingénieurs écologues, ouvriers forestiers, services supports —, environ soixante-dix personnes. Mais les forestiers de terrain, les gestionnaires qui ont les pieds en forêt, mes collègues et moi : nous sommes une vingtaine.

Vous êtes donc les vingt qui vont reconstruire la forêt de Fontainebleau…

Avec l’appui de beaucoup de monde – mais oui, c’est ça.

« Mon collègue a perdu le travail d’une vie en l’espace de deux jours »

Comment vos équipes ont-elles vécu ces semaines ?

Il y a eu d’abord la phase de l’engagement. Quand le feu est parti, j’étais en congé, je suis revenue — tout le monde a pris son poste. En l’espace de trois heures, entre le dimanche et le lundi, nous étions dix-huit sur une équipe de vingt, alors que la moitié de mes personnels étaient en congé.

À quoi ressemblent ces premiers jours ?

À des images de guerre, concrètement. Les hélicoptères au-dessus de ta tête, les avions, des gens épuisés qui dorment n’importe où. Sur ces premières phases, tu ne sens pas la fatigue parce que tu es avec les pompiers, physiquement, porté par la dynamique. Tu ne dors plus, tu ne manges plus, tu n’as plus faim. Tu es dans un état d’hyperconcentration sur ta tâche, sur le sens de ton devoir. C’est la phase du dépassement de soi. Beaucoup de techniciens forestiers de mon équipe sont passés par là : des jours et des nuits sans vouloir prendre de pause, auprès des pompiers, pour les guider.

Pourquoi les pompiers avaient-ils autant besoin de vous ?

Parce que nous sommes les meilleurs connaisseurs de cette forêt. Dans la nuit, dans les flammes, dans les fumées, pour des pompiers qui viennent de Bretagne, d’Alsace ou de Lozère, la forêt se transforme vite en souricière, en labyrinthe. Ils n’ont pas l’habitude du massif, ils ne savent pas s’y repérer, ils ne connaissent pas les différences de végétation. Ils ont beaucoup compté sur nous dans notre rôle d’experts du terrain. On s’est relayés sur ces premières phases. C’était très important.

Et ensuite ?

Ensuite vient une deuxième phase, plus calme — le marathon. Là, on est obligés de se relayer entre nous, parce que c’est épuisant. Et là, oui, il y a des moments de choc et d’émotion. Ce sont des paysages qu’on connaît très bien, et qui ont disparu. Tu marches sur des centaines d’hectares où plus rien ne pousse, où des choses fument encore, avec une odeur très forte, très âcre. Ça fait bizarre, les premiers jours, quand tu es tout seul, après toute l’agitation. Tu te dis : mon collègue a perdu le travail d’une vie en l’espace de deux jours. Il y a un moment de deuil.

Comment repart-on, après ça ?

On repart parce que, de toute façon, même en temps normal, on ne travaille jamais pour nous : on travaille toujours pour la génération d’après. C’est le principe de la gestion forestière. Alors voilà, on repart de zéro. Mais on a confiance, parce qu’on voit déjà les petites pousses vertes qui ressortent, un écosystème qui essaye de répondre. On entend le bruit des oiseaux. On entend le bruit des grenouilles.

3 500 bénévoles, et une cagnotte abondée euro pour euro

Depuis l’incendie, 3 500 personnes se sont inscrites pour donner de leur temps à la reconstruction du massif. « Beaucoup de gens se sentent très attachés à cette forêt. Ça montre que ce sera un projet collectif », se réjouit Claire Nowak. Côté finances, la cagnotte est pilotée par la Fondation du patrimoine (lire notre article, NDLR). La Région Île-de-France s’est engagée à abonder chaque euro versé — un million récolté, un million ajouté —, et la Métropole du Grand Paris a également annoncé sa participation.

Reconnaissance de terrain en zone incendiée à Fontainebleau (Claire Nowak, Christophe Chantepy expert DFCI national et Sébastien Moullet TechnicienForestier) Photo ONF.
Reconnaissance de terrain en zone incendiée à Fontainebleau (Claire Nowak, Christophe Chantepy expert DFCI national et Sébastien Moullet TechnicienForestier) Photo ONF.

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