
Dix kilomètres de Joinville à Montreuil, à travers les jardins secrets de l'Est parisien. Un parcours où l'on croise des arbres centenaires, des ruines coloniales troublantes, des carrières reconquises par le sauvage et des murs de plâtre où poussent encore des pêchers.
Le cycle « J’irai randonner dans la Métropole du Grand Paris » est proposé par Enlarge your Paris en partenariat avec la Métropole du Grand Paris pour faire découvrir le Plan biodiversité métropolitain et les projets qui renforcent la place de la nature dans le Grand Paris.
On entre dans le bois de Vincennes par une porte dérobée, depuis les bords de Marne à Joinville-le-Pont. Oubliez le lac Daumesnil et ses barques vintage : ici, c’est le Vincennes des initiés. Des sentiers de terre, des sous-bois silencieux, la lumière filtrée par les frondaisons. Ce parcours de dix kilomètres traverse une succession de jardins où l’on a expérimenté, cultivé et rêvé le végétal depuis trois siècles. Des serres scientifiques du XIXe aux potagers associatifs d’aujourd’hui, des arbres venus du monde entier aux fruitiers de Montreuil rescapés du béton. L’Est parisien dévoile ici son histoire verte — et les questions qu’elle pose pour demain.
Infos pratiques : Balade de 10 km de la gare de Joinville-le-Pont (RER A) au métro Mairie de Montreuil (ligne 9). Le parcours est à retrouver ici.
- L’Arboretum de Paris (50, route de la Pyramide, Paris 12e), est ouvert gratuitement toute l’année de 9 h 30 à 18 h 30.
- Le jardin de l’École du Breuil est un jardin public ouvert à tous. L’entrée du jardin se situe route de la Pyramide, en face de l’Arboretum de Paris.
- Le jardin d’Agronomie Tropicale René-Dumont (45 bis, avenue de la Belle-Gabrielle, Paris 12e) est ouvert gratuitement toute l’année de 9 h 30 à 18 h 30.
- Le Parc des Beaumont est ouvert 24 h/24.
- L’association des murs à pêches (Impasse Gobetue, 93100 Montreuil) ouvre ses parcelles au public, avec présentation du verger historique et ses pêchers palissés « à la loque » contre les murs, et quelques autres jardins implantés sur le site classé : Sens de l’humus, jardin médiéval… Tous les dimanches après-midi de 14 h 30 à 16 h 30 : accueil par le jardinier de permanence, visite libre.
Les jardins du parcours ont une histoire
1. L’Arboretum de Paris et l’École du Breuil
On découvre d’abord l’École d’horticulture du Breuil, créée en 1867 par Haussmann et Alphand, l’architecte des parcs parisiens. L’ambition est claire : former les jardiniers qui embelliront le Paris moderne. À l’époque, la capitale se couvre de squares et de jardins publics, et il faut des professionnels qualifiés pour les entretenir. Aujourd’hui encore, l’école forme 300 élèves par an aux métiers du paysage, perpétuant un savoir-faire horticole unique.
Juste à côté s’étend l’Arboretum de Paris, créé en 1936 comme laboratoire grandeur nature de l’école. Il abrite plus de 2 000 arbres représentant 650 espèces venues du monde entier : cèdres du Liban centenaires, séquoias géants, tulipiers de Virginie, ginkgos biloba fossiles vivants. On y entre comme dans un sanctuaire botanique silencieux. Chaque arbre porte son étiquette, témoin d’une collection méthodique. L’atmosphère est calme, presque solennelle. Ensemble, ces deux lieux incarnent l’âge d’or du végétal scientifique et pédagogique, quand Paris voulait devenir la capitale verte de l’Europe.
2. Le jardin d’agronomie tropicale René-Dumont
On bascule dans un autre monde, étrange et mélancolique. Des pavillons exotiques en ruine émergent de la végétation luxuriante : une pagode indochinoise aux tuiles vernissées, un temple khmer rongé par le lierre, un pavillon marocain effondré, des ponts de bois vermoulus enjambant des mares envahies de nénuphars. La nature a repris ses droits, créant une atmosphère de jardin abandonné, presque surréaliste. Le lieu oscille entre beauté romantique et malaise historique. C’est que ce jardin, créé en 1899 au bord du bois de Vincennes, est d’abord un centre d’essais agronomiques destiné à tester les cultures tropicales – café, cacao, caoutchouc, riz – dans des serres chauffées, avant de les exporter dans les colonies françaises. C’est le bras scientifique de l’expansion coloniale.
En 1907, le jardin accueille une « Exposition coloniale » qui attire un million de visiteurs. Inimaginable aujourd’hui. Et pourtant ! On y a construit des « villages indigènes » où étaient exhibés, comme en cage, des êtres humains amenés d’Afrique, d’Asie et d’Océanie. Les pavillons subsistent, témoins troublants de cette histoire honteuse. Laissé à l’abandon après 1960 et la fin de l’ère coloniale, le jardin renaît timidement depuis les années 2000 comme lieu de mémoire, et change de nom : René Dumont était un ingénieur agronome « tiers-mondiste », comme on disait alors. Il n’en reste pas moins que ce petit parc, caché dans le bois de Vincennes, étonne et marque le visiteur. Ses 4,5 hectares racontent les ambiguïtés du végétal colonial : la science botanique au service de la domination, mais aussi un patrimoine architectural unique. Les stèles commémoratives des soldats coloniaux morts pour la France ajoutent une dimension mémorielle à ce jardin hanté. Étrange…
3. Traversée du bois de Vincennes
Le bois de Vincennes, avec ses 995 hectares, est l’ancien domaine de chasse royal, rattaché à Paris en 1929, après avoir été offert par Napoléon III aux Parisiens quelques décennies plus tôt. Contrairement au bois de Boulogne à l’ouest, celui de Vincennes a conservé des zones plus naturelles, moins policées. Les parties que vous traversez – le secteur de la Pyramide, les abords de l’arboretum – ont été volontairement préservées de la surfréquentation. Ici, pas d’aménagements spectaculaires : des sentiers de terre, des sous-bois denses, le chant des oiseaux, la lumière filtrée par les frondaisons. C’est le Vincennes des initiés, loin des zones de pique-nique bondées dès qu’il y a du soleil. Une respiration avant la ville.
4. Les parcs de Montreuil poussent sur d’anciennes carrières
Surprise totale à mesure qu’on quitte le bois de Vincennes par le nord. Ça grimpe un peu. On empreinte des sentiers entre pavillons et jardins, et soudain apparaissent des reliefs inattendus : falaises de gypse blanches recouvertes d’une végétation foisonnante, presque anarchique. Buissons épineux, orchidées sauvages, frênes et robiniers s’accrochent aux pentes. Pendant deux siècles, Montreuil a extrait ici le gypse, le fameux plâtre de Paris. Après l’arrêt de l’exploitation au milieu du XXe siècle, les carrières sont devenues des no man’s lands périurbains. Et puis, dans les années 1970-1980, plutôt que de tout aplanir et de construire, Montreuil fait un choix audacieux : transformer ces cicatrices industrielles en parcs. Comme le parc des Beaumonts, ouvert en 1999 sur 21 ha, qui incarne une philosophie écologique nouvelle : ne pas effacer l’histoire industrielle mais la recycler, laisser la nature reprendre ses droits spontanément. C’est le végétal résilient qui colonise les ruines du passé industriel. Avec en bonus une vue incroyable sur Paris.
5. Les Murs à pêches de Montreuil
Après le parc des Beaumonts surgit une merveille : un immense mur de plâtre ocre, rapiécé mais toujours debout. C’est l’entrée des Murs à pêches de Montreuil, un labyrinthe unique au monde.
Au XVIIe siècle, des jardiniers découvrent ici un microclimat idéal : coteaux exposés sud, sol calcaire, protection contre les vents du nord. Ils inventent alors une technique géniale : construire des murs qui emmagasinent la chaleur du jour et la restituent la nuit. Résultat : créer la Méditerranée à dix kilomètres de Paris. Les pêchers palissés contre ces murs en espaliers parfaits profitent pleinement du soleil. Aux XVIIIe et XIXe siècles, Montreuil devient la capitale mondiale de la pêche. 600 hectares de vergers, 17 millions de fruits par an, des murs qui s’étendent sur 300 kilomètres. Les pêches voyagent jusqu’en Russie, servent les tables des rois. Des variétés prestigieuses naissent ici : Téton de Vénus, Belle de Montreuil, Grosse Mignonne.
Et puis le XXe siècle détruit tout. L’urbanisation grignote les parcelles, la concurrence du Midi rend l’activité non rentable. En 1970, il ne reste plus que 35 hectares. Tout semble perdu. Mais voilà, le mouvement écolo émerge, et, à partir des années 1980, des associations sauvent ce patrimoine. Murs restaurés, pêchers replantés, savoir-faire ressuscité. Aujourd’hui, les Murs à pêches sont un patrimoine vivant : agriculture urbaine productive, laboratoire climatique, espace citoyen géré collectivement. Preuve qu’une autre façon d’habiter la ville est possible.
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14 janvier 2026 - Montreuil