
Une étude de Transilien et de l'Institut Paris Region le mesure pour la première fois : passé un certain seuil de chaleur, les Franciliens commencent à ne plus prendre les transports en commun. Le bus décroche, le RER recule. Reste à savoir ce qui lâche vraiment : le réseau, ou nous ?
Il faut imaginer la scène. Une salle de réunion SNCF, gare Montparnasse, accessible par un escalier dérobé caché entre un Relay et une sandwicherie. Dans cette pièce climatisée, décorée de posters des JOP 2024, on est venu nous parler de canicule. Le timing était parfait : l’étude tombait au lendemain du printemps le plus chaud jamais mesuré en France. Dehors, la chaleur traînait encore.
Le directeur général de Transilien – le plus grand réseau de transport du quotidien de France et peut-être d’Europe – présentait les résultats d’un travail mené avec l’Institut Paris Region. La question tient en une phrase : prend-on moins le train quand il fait chaud ? Et le vélo, la voiture, le métro ? Idem pour la neige, le gel, la pluie. Trois années de données de fréquentation, croisées à deux grandes enquêtes voyageurs, permettent d’en finir avec les intuitions.
Le réseau sait déjà que vous renoncez
Transilien dispose d’une équipe d’analyse comportementale qui suit, avec une finesse rare chez un opérateur, ce que font les voyageurs. Pas ce qu’ils déclarent : ce qu’ils font. Certains résultats confirment l’intuition : qu’il pleuve, et le vélo recule ; qu’il gèle, et la voiture engorge les routes. Mais entre pressentir et chiffrer, il y a l’écart qui sépare l’impression de la preuve.
Jusqu’ici, les opérateurs raisonnaient en congestion, régularité, incidents techniques. Ils vont devoir intégrer une variable nouvelle : le retrait volontaire des voyageurs quand les conditions deviennent inconfortables. Plus seulement la capacité du réseau à transporter, mais l’envie même de l’utiliser.
Dans les documents présentés, une courbe ne s’oublie pas : à mesure que le thermomètre grimpe, le nombre de gens qui poussent la porte d’une gare diminue. Doucement à partir de 20 °C, puis franchement. À 30 °C, un quart des gares franciliennes enregistrent une baisse de fréquentation. Le bus décroche, le RER et le train reculent de plus de 10 %. Au-delà des pourcentages, c’est ce que j’appellerais une courbe d’irritation : la montée d’une gêne, d’un agacement des corps à mesure qu’il fait plus chaud. Car, pour nos organismes, le chaud est plus dur à encaisser que le froid.
Restait une question, que j’ai posée : pourquoi ne pas avoir modélisé jusqu’à 35 °C ? Le directeur général n’a pas tourné autour du pot : on n’a pas les statistiques. Il n’y a pas encore eu assez de jours à 35 °C en Île-de-France pour en tirer quoi que ce soit de solide. Voilà un monde qui se réchauffe plus vite que les instruments censés le mesurer.
Climatiser les trains ne suffira pas
On passera d’environ 7 jours de forte chaleur par an aujourd’hui à 19 en 2050. Toute la question devient celle de l’adaptation. Jusqu’où pousser le matériel ? Le parc actuel, commandé pour partie il y a 15 ans, n’a pas été pensé pour des étés caniculaires à répétition. On s’oriente vers des rames capables de tenir durablement sous 35 °C ; plus coûteuses, forcément.
Côté employeurs, on parlera télétravail et horaires aménagés : déjà, 66 % des télétravailleurs préfèrent rester chez eux les jours de forte chaleur. Mais il y a ceux qu’on oublie toujours : les 27 % d’actifs franciliens qui ne peuvent ni télétravailler ni décaler leurs horaires, parmi lesquels une majorité de femmes. Les caristes, le personnel soignant, les caissières… Ceux qui dépendent du train pour aller travailler, chaleur ou pas.
Le vrai frein, c’est le corps
Ce qui m’est resté de cette présentation, c’est autre chose. L’adaptation ne sera pas qu’une affaire de rames climatisées, de protocoles et d’investissements. La technique court derrière un corps qui, lui, finit parfois par dire non. Quand il fait trop chaud, trop longtemps, trop souvent, on ne se déplace plus. On reste. On renonce. Le dérèglement climatique ne change pas seulement le thermomètre et le matériel roulant : il fabrique, sans bruit, une nouvelle norme sociale. Et celle-là, aucun cahier des charges ne l’a commandée.
Infos pratiques : Transilien SNCF Voyageurs & l’Institut Paris Region, étude sur l’impact des conditions météorologiques sur les comportements de mobilité en Île-de-France, présentée en juin 2026. L’étude croise trois années de données de fréquentation des transports franciliens avec plusieurs enquêtes voyageurs afin d’analyser l’effet de la pluie, du froid et des fortes chaleurs sur les pratiques de déplacement.

Lire aussi : Clim, ventilation ou fournaise ? Montez dans la bonne rame
Lire aussi : Gare du Nord : les équations mystérieuses du RER B expliquent le réchauffement climatique
Lire aussi : Quand le Grand Paris cuit, mettez-vous au frais en forêt
14 juin 2026 - Île-de-France