Productrice de plants d'arbres à Bruyères-le-Châtel (Essonne), Adeline Lefranc voit les canicules bouleverser jusqu'à sa matière première : les graines qu'elle collecte dans les forêts franciliennes. Entretien réalisé alors que débute la quatrième canicule de cet été 2026.

Nous avions rencontré Adeline Lefranc lorsqu’elle faisait pousser 300 arbres sur son balcon, à Sainte-Geneviève-des-Bois (91). Depuis, elle a installé sa pépinière en sous-bois à Bruyères-le-Châtel (91), où elle élève des plants d’arbres labellisés Végétal local à partir de graines qu’elle collecte dans une vingtaine de forêts de l’Essonne. En cette quatrième canicule de l’été 2026, entre restrictions d’arrosage et forêts fermées au public, nous l’avons rappelée.
Comment allez-vous, avec cette canicule ?
Adeline Lefranc. Le moral fait le yoyo. On s’adapte. Là, je ne peux pas être dehors, ce n’est pas possible. J’ai commencé à 5 heures, je fais de l’administratif, et je retournerai arroser à 20 heures, quand c’est autorisé.
Vous ne pouvez pas arroser vos plants avant 20 heures ?
Non. Il y a une restriction d’usage de l’eau : arrosage interdit de 9 heures à 20 heures, et arrosage par aspersion interdit. Donc c’est soit goutte-à-goutte, soit à la main. Moi, je suis sur le bassin versant du syndicat de l’Orge — ça ne veut pas dire que c’est partout pareil. Aujourd’hui, je suis reliée au réseau, donc je ne sais pas exactement où l’eau est prélevée. Mais la limitation est valable aussi pour ceux qui sont en forage ou qui pompent directement dans la rivière. Et c’est pour tout le monde, pas seulement pour les agriculteurs.
Et vos plants, comment vivent-ils leur quatrième canicule ?
J’ai l’énorme chance d’être en sous-bois. Sinon, ils auraient déjà tous cuit, je crois. C’est moi qui l’ai choisi : je n’imaginais pas cultiver en plein soleil des arbres qui poussent naturellement en forêt. Ça me paraissait logique de les faire grandir dans un milieu qui leur est propre. Sur le coup, c’était un hasard plus qu’une stratégie climatique. Mais aujourd’hui, je suis bien contente de l’avoir fait.
Comment une agricultrice comme vous envisage-t-elle son métier face à un dérèglement climatique qui s’accélère ?
Je n’ai pas tout à fait les mêmes problématiques que mes collègues en maraîchage, en céréales ou en élevage. Au contraire, je me dis : on va enfin arrêter de croire que je suis une hippie qui veut faire pousser des arbres. On se rend compte qu’il y en a vraiment besoin. Et si j’ai monté ce projet, c’est parce que j’avais conscience du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité. Et en même temps, j’espérais avoir tort. J’espérais que ça n’irait pas aussi vite. Malheureusement, les événements me donnent raison. Donc mon projet tient la route — mais c’est hyper dur. Quand je vais en forêt, ce que je vois, c’est de la souffrance. Je les aime, ces arbres, ces forêts, et les voir dans cet état-là…
Et vos collègues agriculteurs en Essonne, vous échangez ?
Très peu. Je reviens de trois semaines où j’ai essayé de couper — j’ai pu partir deux jours, pas plus, parce qu’il faut arroser. J’ai juste échangé avec des amis, dont une productrice de plantes aromatiques. Et c’est très dur pour tout le monde. Rien ne pousse. Et pourtant, il faut qu’on tienne. Sans les agriculteurs, on ne mange pas. C’est la base de notre société, et aujourd’hui on se rend peu à peu compte de la fragilité de cette base.

« Je pars de la graine que je vais chercher en forêt »
Et votre matière première à vous, la graine ?
Elle est menacée. Je pars de la graine que je vais chercher en forêt — je n’ai pas de grainothèque. Les arbres en forêt sont en train de mourir : je ne sais pas ce que j’aurai comme graines l’année prochaine. Et quand les forêts sont interdites d’accès, je ne peux pas travailler. Les forêts de l’Essonne ont été fermées quinze jours, puis rouvertes. J’ai pu faire trois jours de collecte — j’avais bien senti qu’avec la nouvelle canicule, ça allait refermer. J’ai bien fait : ça a refermé hier.
Où allez-vous collecter vos graines ?
J’ai entre 20 et 30 spots, parce que je ne trouve pas les mêmes essences partout — ça dépend des sols, de l’humidité. Et avec le label Végétal local, je ne peux pas collecter plus de trois ans de suite au même endroit : il me faut des spots différents pour chaque espèce. Je vais par exemple au bois de Cheptainville, à Bruyères-le-Châtel évidemment, à la Roche Turpin, récemment à Villiers-le-Bâcle — c’était merveilleux, en fond de vallée il y a encore de l’eau. Et puis les espaces d’Île-de-France Nature, comme le Bois Chardon, très méconnu et pourtant génial.
Ce que vous constatez chez vous, le consommateur le verra-t-il bientôt dans son assiette ?
Je ne sais pas à quel point le consommateur se rend compte qu’il risque d’y avoir des manques dans les supermarchés d’ici quelques mois. Moi, je le constate sur mes arbres en pot : j’ai des semis qui n’ont pas du tout pris, des repiquages où j’ai 90 % de pertes. Chez moi, ça se verra sur le très long terme. Mais chez les maraîchers, ça se verra le mois prochain, au marché. Les fleurs de tomates deviennent stériles au-delà de 40 degrés, je crois. Un collègue m’a raconté qu’il n’avait plus de pollinisateurs — ils sont morts lors de la première canicule — donc plus de tomates. Nos beaux étals de supermarché toujours fournis de fruits magnifiques, cette année, ça va être compliqué.
« Les gens veulent un arbre de deux mètres, tout de suite »
Pendant vos congés, vous avez pourtant reçu des appels de particuliers qui voulaient planter ?
Oui, plusieurs personnes voulaient planter des arbres dans leur jardin parce qu’ils avaient chaud et voulaient de l’ombre. C’est bien d’en prendre conscience — mais ça va prendre du temps. Les gens veulent un arbre de deux mètres qui fasse de l’ombre tout de suite. C’est ce qu’on nous vend depuis des années : dans l’imaginaire, un arbre, c’est grand. Moi-même, avant de m’intéresser vraiment aux arbres, jamais je n’aurais pensé planter un arbre de 50 centimètres. Il y a une vraie mécompréhension du vivant. On me parle de la perte des abeilles, mais j’ai l’impression que les gens ne réalisent pas que sans pollinisateurs, il n’y a pas de légumes, pas de fruits, pas de graines. Et sans graines, pas de nouveaux végétaux — donc pas votre arbre de dix mètres dans dix ans. On nous a beaucoup simplifié les choses : la forêt, ce serait des arbres. On a oublié qu’une forêt, c’est tout un écosystème. Et que sans elle, on ne peut pas produire de légumes.
Vous faites le lien entre la forêt et les légumes ?
Bien sûr. Dans la forêt, il y a énormément de vie, il y a le cycle de l’eau verte — que personnellement je n’ai jamais appris à l’école : on ne connaît que l’eau bleue. C’est ce cycle-là qu’on a complètement perturbé, et on en voit les conséquences. Sans forêts, sans arbres, on ne peut pas cultiver.
Infos pratiques : L’Enracineuse, pépinière d’Adeline Lefranc à Bruyères-le-Châtel (Essonne). Plants d’arbres et d’arbustes d’essences franciliennes, labellisés Végétal local, issus de graines collectées dans les forêts de l’Essonne. Vente aux particuliers et aux professionnels. Plus d’infos : lenracineuse.fr

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29 juillet 2026 - Bruyères-le-Châtel