
Les platanes qui perdent leurs feuilles en plein mois d'août, les forêts franciliennes devenues territoires de feu, les arbres urbains condamnés dans leur fosse… Pour la botaniste Véronique Mure, le changement climatique ne nous oblige pas seulement à planter davantage. Il nous oblige surtout à changer de regard sur les arbres.
« Les arbres meurent avant l’automne »
L’été dernier, à Nîmes, des platanes perdaient leurs feuilles dès le mois d’août. En Île-de-France, nous commençons à voir la même chose. Est-ce que cela vous surprend ?
Véronique Mure, botaniste, ingénieure en agronomie tropicale et spécialiste de l’arbre en ville. Pas vraiment. Ce que vous découvrez aujourd’hui, nous le vivons depuis longtemps. Je suis nîmoise, méditerranéenne. Nîmes est réputée être l’une des villes les plus chaudes de France. Bien sûr, le climat change aussi chez nous, mais ce que je vois surtout, c’est que le climat méditerranéen remonte vers le nord.
Il ne s’agit pas seulement d’avoir plus chaud. C’est tout un fonctionnement qui se déplace : des étés plus longs, plus secs, où la mauvaise saison devient… l’été. Les plantes méditerranéennes connaissent cela depuis toujours. Elles se mettent au repos quand il fait trop chaud, là où les plantes des climats tempérés attendent l’hiver.
Nous allons devoir retrouver, nous aussi, des rythmes adaptés à cette nouvelle saisonnalité.
Et les arbres ?
Ils sont en première ligne.
Le jour où je venais à notre rendez-vous, le thermomètre de ma voiture affichait 47 °C. On approche alors des températures où les tissus végétaux commencent à souffrir. Les feuilles grillent, les arbres perdent leur feuillage bien avant l’automne.
Une plante essaie pourtant de maintenir ses feuilles autour de 27 ou 30 °C grâce à la transpiration. C’est son système de climatisation. Mais pour cela, il lui faut énormément d’eau.
Plus un arbre est grand, plus il transpire. Un grand chêne peut mobiliser plusieurs centaines de litres d’eau lors d’une journée très chaude.
J’aime beaucoup l’image de Paul Valéry qui décrit l’arbre comme un fleuve : l’eau ne fait que passer par lui avant de rejoindre l’atmosphère.
Un passeur d’eau.
Oui. Je trouve cette image magnifique.
« L’Île-de-France devient méditerranéenne »
Depuis 2023, l’Île-de-France est officiellement devenue un territoire de feu. Autour de Fontainebleau, certaines communes sont désormais soumises aux obligations de débroussaillement. Sommes-nous en train de devenir le sud ?
D’une certaine manière, oui. Mais les plantes franciliennes, elles, ne connaissent pas encore ce régime. Les végétations méditerranéennes vivent avec le feu depuis des millénaires. Elles ont développé des stratégies d’adaptation. Les arbres d’Île-de-France, eux, entrent dans un climat auquel ils ne sont pas préparés.
C’est pour cela que je me méfie d’une idée simpliste qui consisterait à dire : faisons simplement remonter les espèces méditerranéennes vers le nord. Ce qui change, ce n’est pas seulement la température. C’est le rythme des saisons.
En ville, la double peine
Quand on regarde les jeunes plantations dans les nouveaux quartiers du Grand Paris, qu’est-ce que vous voyez que nous ne voyons pas ?
Je vois surtout des arbres très seuls.
On parle beaucoup de leur partie aérienne, mais le vrai problème est souvent sous terre. En forêt, les arbres vivent dans un réseau de racines, de champignons, de micro-organismes. Ils échangent, coopèrent, bénéficient de multiples symbioses. En ville, on les installe dans une fosse. Les racines tournent sur elles-mêmes. La qualité du système racinaire devient une question essentielle.
Planter n’est pas toujours la réponse
Vous dites quelque chose qui peut surprendre : faut-il parfois arrêter de planter ?
Je dirais plutôt : arrêter de croire que planter est toujours la réponse.
Aujourd’hui, nous voulons décider de tout : où l’arbre pousse, quelle espèce choisir, quelle taille acheter, quel effet paysager obtenir. Nous maîtrisons encore la nature. Pourtant, quand on plante aujourd’hui, on conseille de planter de jeunes arbres. Les gros sujets reprennent souvent moins bien, parce que leur système racinaire a été fortement perturbé. Or un arbre planté aujourd’hui vivra son âge adulte dans un climat que nous ne connaissons pas encore. C’est une immense incertitude.
Comment explique-t-on cela à un habitant qui réclame davantage d’arbres dans sa rue ?
Je comprends cette demande. Mais planter un arbre, ce n’est pas poser un lampadaire. C’est engager un être vivant pour plusieurs décennies, dans un climat dont nous ignorons encore les caractéristiques.
« Faisons confiance aux arbres qui viennent tout seuls »
Alors que faudrait-il faire ?
Accepter une part d’incertitude. Et regarder autrement les arbres qui s’installent spontanément. Je sais que cela paraît presque utopique. Mais les arbres venus seuls présentent un avantage considérable : ils construisent eux-mêmes leur système racinaire, dès leurs premières années. Ils s’adaptent à leur environnement dès le départ.
Faites la comparaison. Très souvent, ils rattrapent rapidement les arbres plantés, puis les dépassent.
Vous dites donc qu’une friche peut parfois être plus précieuse qu’un aménagement paysager ?
Exactement. J’ai travaillé à Ivry-sur-Seine sur un plan de paysage et de biodiversité. Les friches industrielles accueillaient naturellement des accrus forestiers, ces arbres venus seuls.
Nous continuons pourtant à les considérer comme des terrains vides qu’il faudrait nettoyer avant de planter autre chose. Je les vois plutôt comme une forme de pré-verdissement. Au lieu de tout raser, puis d’acheter quelques grands arbres très coûteux… qui risquent de mourir quelques années plus tard.
Les forêts changent déjà
Que vivent aujourd’hui les bois de Vincennes ou de Boulogne ?
Je n’ai pas d’observations précises sur ces deux bois. Mais il est probable qu’ils soient déjà en train de changer de visage. Les grands arbres prennent de plein fouet le rayonnement solaire et les sécheresses. En revanche, sous leur couvert, de jeunes générations apparaissent déjà. Les généticiens observent des capacités d’adaptation qui peuvent aller relativement vite, notamment par l’épigénétique.
C’est aussi pour cela que les coupes rases sont problématiques : elles détruisent ces arbres d’avenir et exposent brutalement les sols au soleil.
« Arrêtons de traiter les arbres comme du mobilier urbain »
Finalement, ce dont nous manquons aujourd’hui, ce n’est peut-être pas seulement d’arbres, mais d’un autre regard sur eux.
Je crois, oui. Un regard sensible, d’abord. Et un regard documenté. Il ne s’agit plus seulement de reconnaître des espèces, mais de comprendre des dynamiques. Observer où apparaissent les jeunes arbres. Comprendre lesquels résistent. Lire les transformations en cours.
On a donc besoin de botanistes.
(Rires.) Pourquoi pas. Mais surtout, cessons de traiter les arbres comme du mobilier urbain. Il faut recommencer à les considérer comme des êtres vivants, capables de nous montrer eux-mêmes une partie du chemin. Nous voulons encore décider où la nature doit pousser et de quoi elle doit être composée.
Le vrai changement commencera peut-être le jour où nous accepterons enfin de la regarder avant de vouloir la dessiner.

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7 juillet 2024 - Nîmes