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Valvert, l’OGM commercial qui a poussé dans les champs en Essonne

Centre commercial Valvert en Essonne. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

À la Croix Blanche, entre la Francilienne et ce qu'il reste de terres agricoles au nord de Brétigny-sur-Orge en Essonne, la Compagnie de Phalsbourg vient de poser dans les champs un quartier commercial piéton. Dimanche matin, les parkings étaient pleins avant 10 h 30. On y est allé pour vous.

En mai 2024, la Compagnie de Phalsbourg m’avait invité à l’inauguration de Valvert. Visite presse exclusive, discours du PDG sur un projet à 183 millions d’euros créé à la place de 11 ha de terres agricoles, petits fours et jets d’eau en musique. J’ai décliné. Puis j’ai lu dans Le Parisien que le jour de l’ouverture, il y avait eu des embouteillages jusque sur la Francilienne. Ce n’était donc pas juste un centre commercial de plus, dans un territoire qui n’en manque pas. C’était un événement. 

J’y suis allé un dimanche matin de juillet, à 10 h 30. Le centre ouvre à 10 h et les parkings – 1 900 places gratuites, selon le dossier de presse relu avant de venir – sont déjà quasiment complets. Je me gare à cheval sur un trottoir, près d’engins de chantier. Autant le reconnaitre tout de suite : c’est plein, ça cartonne.

La Compagnie de Phalsbourg attend ici plus de dix millions de visiteurs par an, soit davantage que le Louvre, pour ce qui « ambitionne de s’imposer comme l’une des destinations les plus singulières et attractives d’Île-de-France ». Et c’est précisément ce succès qu’il faut regarder en face : celui d’un village de marque de 65 000 m² posé sur onze hectares de champs, à quelques dizaines de mètres de la Croix Blanche, vieille zone commerciale piquetée de panneaux « à louer ».

Un village, mais un village de décor

Je fais le tour du propriétaire. Ce n’est pas un centre commercial au sens hypermarché du terme. On se balade dans un village avec des rues, des placettes, une fontaine de pierre reconstituée, un carrousel doré, des terrasses, des bancs. Le communiqué de presse parle de « promenades familiales sécurisées et végétalisées ». C’est exactement ça.

Le tout dans un décor très instagramable : une famille d’ours en gazon synthétique devant les vitrines – du grand mâle à l’ourson, tous en pelouse éternelle –, un ballon géant de la Coupe du monde et un hashtag de trois mètres de long, #VALVERT, où une femme en chapeau de paille pose les bras levés, en signe de victoire. Victoire de quoi, on ne sait pas, mais victoire.

Je vais tester les boutiques de la Fashion Avenue, qui « réunit les marques les plus plébiscitées » de la mode, du sport, de la maison et de la décoration. Après tout, on est en période de soldes. La première que je choisis ne vend rien : c’est une exposition de voitures de séries télévisées, de vraies voitures, de la Batmobile à la Ferrari de Magnum. On vient en voiture, on admire des voitures en magasin, on se photographie à côté des voitures. « Tu sais, le type à moustache, dans la série », explique ma voisine à sa fille génération Z. La fille préfère aller manger une waffle, c’est-à-dire une gaufre. Que deviendront toutes ces photos ?

Dans une grande enseigne de sport, les rayonnages sont organisés en « parcours client », comme chez Ikea. Des clients un peu âgés tournent en rond, refont le circuit et finissent par demander à un vigile où se trouve la sortie. Lui aussi trouve ça compliqué. On rit.

« Simplement, le Bon Marché avait eu le bon goût de ne pas pousser dans des champs de colza. »

Un peu plus loin, devant un dinosaure géant en résine qui bouge et rugit, une mère demande à son fils de rugir à son tour, pour répondre à la machine. Le père, qui porte l’enfant, a l’air ailleurs. Au coin de la « rue », à l’abri d’une cabane de plage rayée bleu et blanc avec planches de surf et bouée à deux cents kilomètres de la première vague, deux adolescentes sont vautrées dans les coussins. Elles sont bien, elles surfent sur leurs smartphones. Personne ne leur demande de partir, personne ne leur demande de consommer.

Le décor est-il devenu un produit à part entière ? Si c’est l’idée de la Compagnie de Phalsbourg, les parkings pleins lui donnent raison. C’était déjà l’intuition d’Aristide Boucicaut au Bon Marché, il y a plus d’un siècle et demi. Simplement, le Bon Marché avait eu le bon goût de ne pas pousser dans des champs de colza de l’Essonne.

Centre commercial Valvert en Essonne. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

11 h 01, les coutures apparaissent

Le soleil commence à taper. Dans la rue principale, les badauds se collent au côté ombragé et les brumisateurs tournent à plein régime, pendant que les arbres fraîchement plantés tirent la langue. Les hortensias sont carrément en train de crever.

C’est en cherchant l’ombre que les coutures apparaissent. Des traces de chantier, des gaines de câbles apparentes. Bouts de rues encore en chantier, fermées par des nounours de plastique et des parois réfléchissantes. Corniches haussmanniennes pas toujours finies ou déjà fatiguées, arcades italiennes et garde-corps en fer forgé, pavés vieillis en usine : l’architecture assemble des morceaux de villes qui n’ont jamais coexisté. La fiction est assumée.

« Le communiqué décrit un projet « déployé au cœur d’un parc paysager de 11 hectares ». Jusqu’en 2022, ce parc paysager produisait des céréales. »

J’avais l’idée de m’installer sur la place principale, avec sa fontaine et sa pièce d’eau. Le soir, promet le dossier de presse, le plan d’eau accueille « des shows artistiques dignes de Las Vegas ». Le même communiqué annonce « un lieu de vie » et « une démarche environnementale exigeante ». La musique est déjà très forte alors que la place est vide, et, pour boire un café, il faut s’attabler chez une multinationale de la restauration rapide. J’aurais préféré une brasserie parisienne, même de pacotille.

Devant moi, un groupe de copains s’arrête devant un faux étal de maraîcher, caisses de citrons et d’oranges en plastique sur fond rayé jaune et blanc. L’un fait semblant d’acheter des fruits, l’autre le photographie. Ils éclatent de rire. C’est là que Valvert s’observe le mieux : tout ce que le lieu a recouvert ou concurrence, il le revend en copie. Un étal de plastique à un rond-point de la ferme de l’Envol, où de vrais maraîchers cultivent de vrais légumes sur l’ancienne base aérienne de Brétigny.

Le communiqué décrit un projet « déployé au cœur d’un parc paysager de 11 hectares ». Jusqu’en 2022, ce parc paysager produisait des céréales.

Centre commercial Valvert en Essonne. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Ce qu’on voit du parking

Je repars vers le parking. Je croise une mère qui photographie sa fille serrée contre un lapin géant en résine blanche. Il y avait de vrais lapins avant, ici. Et même des chasseurs. Mais ça, le marketing ne le raconte pas. Le communiqué de presse préfère signaler L’Arbre aux mille voix de Daniel Hourdé, « jusqu’à présent exposé dans la Cour d’honneur de l’Assemblée nationale ». De la République au retail park.

Derrière le parking XXL s’étend la zone commerciale historique de la Croix Blanche, immense, vieillissante, trouée de cellules vacantes. À côté, on a construit du neuf. 1 500 emplois créés, annonce le promoteur, sans un mot pour ceux d’en face. La boîte à chaussures à l’ancienne ne séduit plus ; le faux village, si.

Et puis l’histoire commerciale aime les boucles : c’est à un kilomètre de Valvert, dans l’ancien verger du château de Sainte-Geneviève-des-Bois, que Carrefour a ouvert en juin 1963 le premier hypermarché au monde — déjà installé là pour ses routes, la Nationale 20 et l’autoroute du Sud fraîchement ouverte. Soixante ans plus tard, l’ancienne formule s’épuise. Alors on rase des champs un peu plus loin, le long de la Francilienne, et on recommence. 

Pourtant, la France a voté en 2021 le « zéro artificialisation nette », en principe pour protéger ses terres agricoles de l’étalement urbain, et notamment commercial et logistique. Un dispositif qui s’est depuis maintes fois « assoupli », loi après loi. À Valvert, derrière les palissades réfléchissantes, l’extension se prépare : l’OGM continuera de pousser, et son hors-champ est ici, littéralement, un champ, celui qui le sépare de l’ancienne Base militaire 217 qui accueille désormais la Fête de l’Humanité. 

Pour Noël 2026, une très grande exposition de dinosaures en résine à l’échelle 1 est annoncée à Valvert. On parie qu’il y aura du monde.

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Centre commercial Valvert en Essonne. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
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