
À la Croix Blanche, entre la Francilienne et ce qu'il reste de terres agricoles au nord de Brétigny-sur-Orge, en Essonne, la Compagnie de Phalsbourg vient de poser dans les champs un quartier commercial piéton. Dimanche matin, les parkings étaient pleins avant 10h30. On y est allé pour vous.
En mai dernier, la Compagnie de Phalsbourg m’avait invité à l’inauguration de Valvert : visite presse exclusive, discours du PDG Philippe Journo sur un projet à 165 millions d’euros — 183 selon le communiqué, personne n’étant à 18 millions près — créé à la place de terres agricoles, petits fours et jets d’eau en musique. J’ai décliné. Pour comprendre ce qu’est vraiment ce lieu, il fallait y venir quand personne ne fait visiter — un dimanche ordinaire, à pied depuis le parking en étages, au milieu des familles du sud-Essonne.
Dimanche matin, 10h30. Le centre ouvrait à 10 heures et les parkings — 1 900 places gratuites, selon le dossier de presse que j’ai bien relu avant de venir — sont déjà quasiment complets. Autant l’avouer tout de suite : ça cartonne. La Compagnie de Phalsbourg attend ici plus de dix millions de visiteurs par an — davantage que le Louvre — pour ce qui « ambitionne de s’imposer comme l’une des destinations les plus singulières et attractives d’Île-de-France ». Et c’est précisément ce succès qu’il faut regarder en face : celui d’un village de synthèse de 65 000 m² posé sur onze hectares de champs, à quelques centaines de mètres d’une zone commerciale trouée de panneaux « à louer ».
Je fais d’abord un tour du propriétaire. Ce n’est pas un centre commercial au sens hypermarché du terme. On se balade dans un village — un décor, mais un décor de village. Des rues, des placettes, une fontaine de pierre reconstituée, un carrousel doré, des terrasses, des bancs. Le communiqué de presse parle de « promenades familiales sécurisées et végétalisées ». C’est exactement ça. Une famille d’ours en gazon synthétique devant les vitrines — du grand mâle à l’ourson, tous en pelouse éternelle —, un ballon géant de la Coupe du monde et un hashtag de trois mètres de long, #VALVERT, où une femme en chapeau de paille pose les bras levés, en signe de victoire. Victoire de quoi, on ne sait pas, mais victoire.
Je vais tester les boutiques de la Fashion Avenue, qui « réunit les marques les plus plébiscitées » de la mode, du sport, de la maison et de la décoration. Après tout, on est en période de soldes. La première que je choisis ne vend rien : c’est une exposition de voitures de séries télévisées, de vraies voitures, de la Batmobile à la Ferrari de Magnum. On vient en voiture, on admire des voitures en magasin, on se photographie à côté des voitures. « Tu sais, le type à moustache, dans la série », explique ma voisine à sa fille génération Z. La fille préfère aller manger une waffle — une gaufre. Que deviendront toutes ces photos ?
Simplement, le Bon Marché avait eu le bon goût de ne pas pousser dans des champs de colza.
Un peu plus loin, devant un dinosaure géant en résine qui bouge et rugit, une mère demande à son fils de rugir à son tour, pour répondre à la machine. Le père, qui porte l’enfant, est déjà ailleurs. Une rue plus loin, sous une cabane de plage rayée bleu et blanc, avec planches de surf et bouée, à deux cents kilomètres de la première vague, deux adolescentes sont vautrées dans les coussins. Elles sont bien, surfant sur Insta. Personne ne leur demande de partir, personne ne leur demande de consommer.
Le décor est devenu un produit à part entière — c’est l’analyse de la Compagnie de Phalsbourg, et les parkings pleins lui donnent raison. Rien de neuf, au fond : c’était déjà l’intuition d’Aristide Boucicaut au Bon Marché, il y a plus d’un siècle et demi.
Simplement, le Bon Marché avait eu le bon goût de ne pas pousser dans des champs de colza.

11h01
Le soleil commence à taper. Dans la rue principale, les badauds se collent au côté ombragé et les brumisateurs tournent à plein régime, pendant que les arbres fraîchement plantés tirent la langue.
C’est en cherchant l’ombre que les coutures apparaissent. Des traces de chantier, des gaines de câbles apparentes. Corniches haussmanniennes, arcades italiennes, garde-corps en fer forgé, pavés vieillis en usine : l’architecture assemble des morceaux de villes qui n’ont jamais coexisté. La fiction est assumée.
Dans une grande enseigne de sport, les rayonnages sont organisés en « parcours client », comme chez Ikea. Des clients tournent, refont le circuit et finissent par demander à un vigile où se trouve la sortie.
J’avais envisagé de m’installer sur la place principale, avec sa fontaine et sa pièce d’eau — le soir, promet le communiqué, le lac accueille « des shows artistiques dignes de Las Vegas ». Le même communiqué annonce « un lieu de vie » et « une démarche environnementale exigeante ». Mais la musique est déjà très forte à midi et, pour boire un café, il faut s’attabler chez une multinationale de la restauration rapide. J’aurais préféré une vraie-fausse brasserie parisienne, et ne pas boire dans un gobelet en carton avec mon prénom dessus.
Le communiqué décrit un projet « déployé au cœur d’un parc paysager de 11 hectares ». Il y a encore quatre ans, ce parc paysager produisait des céréales.
Devant moi, un groupe de copains s’arrête devant un faux étal de maraîcher, caisses de citrons et d’oranges en plastique sur fond rayé jaune et blanc. L’un fait semblant d’acheter des fruits, l’autre le photographie. Ils éclatent de rire.
C’est là que Valvert s’observe le mieux : tout ce que le lieu a recouvert ou concurrence, il le revend en copie. Un faux étal de marché à un rond-point de la ferme de l’Envol, où de vrais maraîchers cultivent de vrais légumes sur l’ancienne base aérienne de Brétigny. Un faux village quand les vraies rues commerçantes se vident alentour.
Le communiqué décrit un projet « déployé au cœur d’un parc paysager de 11 hectares ». Il y a encore quatre ans, ce parc paysager produisait des céréales.

Ce qu’on voit du parking
Je repars vers le parking. En chemin, une mère photographie sa fille serrée contre un lapin géant en résine blanche. Il y avait de vrais lapins avant, ici. Mais ça, le marketing ne le raconte pas. Le communiqué préfère signaler L’Arbre aux mille voix de Daniel Hourdé, « jusqu’à présent exposé dans la Cour d’honneur de l’Assemblée nationale ». De la République au retail park.
Derrière le parking XXL s’étend la zone commerciale historique de la Croix Blanche, immense, vieillissante, trouée de cellules vacantes. À côté, on a construit du neuf — 1 500 emplois créés, annonce le promoteur, sans un mot pour ceux d’en face. La boîte à chaussures ne trompait personne ; le faux village, si. Les rues commerçantes de Brétigny, de Sainte-Geneviève-des-Bois, d’Arpajon ou de Saint-Michel-sur-Orge, dont Valvert reprend les codes à la sauce village de marques, apprécieront.
La France a voté en 2021 le « zéro artificialisation nette ». Depuis, le dispositif est assoupli, loi après loi ; la dernière modification remonte à quelques semaines. À Valvert, on n’a pas attendu. Derrière les palissades réfléchissantes, la suite se prépare. On ne voit jamais le chantier ; on ne voit que Valvert qui continue. Ici, le hors-champ n’existe pas.
Et le hors-champ, justement, ce sont de vrais champs. À l’extrémité du chantier, là où une extension semble prévue, les derniers vrais arbres — poussés en pleine terre il y a des décennies — attendent que leur sort soit réglé. Seront-ils remplacés par des bouquets de bouleaux instagramables, comme à l’entrée du parking ?
Pour Noël 2026, une très grande exposition de dinosaures en résine à l’échelle un est annoncée. On parie qu’il y aura du monde.
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13 juillet 2024 - Le Plessis-Pâté