
Sophie Leclerc enseigne depuis quatre ans en cours élémentaire. Sa salle de classe, dotée d'une large baie vitrée sans le moindre rideau, est devenue le symptôme d'une école mal préparée à des étés toujours plus chauds. Depuis ses vacances, elle nous fait le récit d'une semaine de juin 2026 où, selon ses mots, enseigner est devenu « très compliqué ».
Il est un peu plus de 8h20 dans une école polyvalente d’un quartier populaire du nord de Paris. Dans la salle de classe, le thermomètre affiche déjà plus de 35 degrés. Devant elle, une vingtaine d’élèves de CM1-CM2. Derrière Sophie Leclerc (*), une façade vitrée de plusieurs mètres de long, sans rideau ni volet. « Ça fait deux ans que je suis dans cette école et que je demande des rideaux, raconte Sophie Leclerc, institutrice depuis quatre ans après une reconversion professionnelle. Ça devrait être la base dans une salle de classe qui est en plein cagnard. »
Cette scène, elle l’a vécue en juin dernier, au cœur de l’épisode de chaleur qui a paralysé une bonne partie du système scolaire français. Le 22 juin 2026, 1 352 écoles et collèges étaient fermés à travers le pays et plus de 4 000 fonctionnaient à horaires aménagés, selon le ministère de l’Éducation nationale, pour un épisode comparé à la canicule historique d’août 2003. Quarante-neuf départements se trouvaient alors classés en vigilance rouge. Mais dans l’école de Sophie Leclerc, comme dans beaucoup d’établissements parisiens, la question ne s’est même pas posée en ces termes.
« On n’a pas demandé à pouvoir fermer »
Contrairement à l’image d’un système scolaire à l’arrêt, l’école où travaille l’institutrice a maintenu ses portes ouvertes. « Même les professeurs, on n’a pas demandé à pouvoir fermer », explique-t-elle. La raison tient moins à un excès de zèle qu’à la réalité sociale du quartier, classé REP : « Il y a des enfants qui vivent dans des conditions… c’est pire pour eux de rester à la maison. »
L’institutrice pointe un autre sujet : la manière dont l’autorisation ministérielle de garder les enfants à la maison a été communiquée aux familles. « Le premier message qu’on reçoit est un peu alambiqué. Il dit : suite aux conditions, vous êtes invités, vous avez le droit… Alors qu’on répète toute l’année aux parents que l’école est obligatoire. Le message ne dit pas simplement : si vous pouvez garder vos enfants à la maison, gardez-les. » Résultat : des parents désorientés, tiraillés entre une consigne de prudence et des années d’injonction scolaire inverse. « Il a fallu le dire plus clairement », note-t-elle. L’enjeu n’est pourtant pas anodin — « plus il y a de monde, plus il fait chaud » — puisque réduire les effectifs, même modestement, change les conditions d’accueil de ceux qui, eux, n’ont pas d’autre choix que de venir.
Des couvertures de survie et un vieux climatiseur des années 80
Face à des locaux qu’elle décrit sans détour comme « pas adaptés du tout » — pas de volets extérieurs, pas de rideaux, des salles aux étages devenues invivables dès le matin — l’équipe pédagogique a dû improviser. Les classes des étages supérieurs ont été désertées au profit du rez-de-chaussée. Les dortoirs de la maternelle, trop chauds pour la sieste, ont eux aussi été délaissés : les petits ont été redescendus dans une salle du rez-de-chaussée, équipée à la hâte d’un climatiseur « qui datait des années 80 ». Le reste s’est joué à coups de bricolage collectif : « On a mis des couvertures de survie sur les vitres. On a arrosé les enfants. On a essayé de réunir les ventilateurs. » La cour de récréation, elle, est devenue interdite aux heures les plus chaudes, et il a fallu veiller en permanence à faire boire des élèves qui n’y pensent pas d’eux-mêmes.
Sophie Leclerc salue l’investissement de son directeur, allé lui-même récupérer ventilateurs et couvertures de survie pour rafraîchir un peu les adultes comme les enfants. C’est aussi, dit-elle, la solidarité de l’équipe qui a permis de tenir : « On est une super équipe. Ça a permis de prendre ça, comme on n’avait pas le choix, avec humour. » Mais cette énergie collective ne masque pas une fatigue de fond : « On a quand même l’impression de n’être pas très bien considérés », glisse-t-elle.
Une semaine où l’école a cessé d’en être une
Au-delà de l’inconfort, c’est la mission même de l’école qui s’est trouvée suspendue. « La grosse semaine de canicule, l’école tenait plus d’une garderie que d’un endroit où on a des apprentissages, résume Sophie Leclerc. Ce n’était pas faisable d’enseigner, peut-être la première heure du matin. » Une paralysie pédagogique presque totale, alors même que la fin d’année s’accompagne déjà, chaque année, d’un rythme ralenti par la fatigue des élèves et des enseignants.
Cette bascule nourrit chez elle une colère mêlée de fatalisme. « On sait qu’il va faire chaud. Et on a l’impression qu’au moment où ça arrive, c’est là qu’on s’en rend compte, alors qu’on pourrait anticiper. » Le cas de sa salle de classe l’illustre : des signalements réguliers sur l’absence de rideaux, une mesure de température effectuée il y a un an et demi restée sans suite parce que « la personne qui avait fait les mesures est en congé ». « On perd un peu en réactivité au-dessus », constate-t-elle, avant d’élargir : « Des écoles qui ne sont pas conçues pour ce qui s’y passe vraiment. Les espaces intérieurs ne sont pas suffisamment généreux pour accueillir tous les enfants dans ces cas-là. Et les salles de classe sont mal pensées. » Un diagnostic qui dépasse son école : dès l’été 2025, la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) réclamait des consignes claires et plaidait pour un bâti scolaire repensé face au changement climatique — une problématique particulièrement sensible dans le bâti parisien, souvent ancien et mal isolé.
Repenser les écoles plutôt que multiplier les climatiseurs
Interrogée sur l’avenir, Sophie Leclerc se dit à la fois lucide et un brin résignée : « Je pense que ça va dépendre des prochaines élections. » Sur le fond, elle plaide pour des solutions structurelles plutôt que des rustines : « Il faut installer des volets extérieurs. Et puis l’idée, ce n’est pas de mettre des clims partout. » Son école doit bénéficier cet été d’une « cour oasis » — ces cours d’école parisiennes végétalisées et désimperméabilisées, pensées pour faire baisser les îlots de chaleur —, un projet qu’elle accueille comme un signe encourageant, sans se faire d’illusions : « Il faut repenser la vie plus profondément. Ce n’est pas des solutions de bout de chandelle où on récupère des climatiseurs dans des vieux bureaux qu’on va mettre partout dans les écoles. » Sur le rythme des transformations à venir, elle n’est guère optimiste : « Pour l’année prochaine, il ne va pas se passer grand-chose. Ceux qui râleront le plus fort et le plus longtemps obtiendront peut-être des rideaux. »
De cette fin d’année hors normes, Sophie Leclerc garde surtout en tête des « batailles d’eau assez mémorables » entre ses élèves. Aux parents, elle adresse un remerciement sans réserve pour leur soutien. À l’institution, un autre, plus incertain : « Les remercier pour leur soutien futur, peut-être », glisse-t-elle. « On ne râle pas pour le plaisir. Et puis, pour les enfants, ce serait bien. »
(*) Le prénom et le nom de l’institutrice ont été modifiés.
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26 juillet 2026 - Métropole du Grand Paris