Tous les jours, des centaines de milliers de voyageurs attendent leur RER devant des équations mathématiques à la gare du Nord. Peu le savent, mais ces formules racontent le réchauffement climatique, calculé dès les années 1960. Dix ans après son installation, pendant la COP21, cette œuvre d’art conceptuelle est devenue, par notre indifférence, un symbole de l'époque.

J’habite à côté de la gare du Nord. C’est ma gare de départ pour mes rendez-vous, mes repérages à travers le Grand Paris. Comme des centaines de milliers de voyageurs chaque jour, je descends au niveau -3, j’attends sur le quai du RER B ou D, et je surveille du coin de l’œil l’arrivée d’un train que j’espère pas trop bondé. Et depuis des années, je patiente devant des panneaux colorés couverts de formules mathématiques, en Helvetica noir sur fond pastel, incompréhensibles.
Un jour, j’ai fini par me demander : c’est quoi, ce truc ? J’ai cherché. Et je suis tombé sur une histoire que je ne soupçonnais pas.
Ces 42 panneaux ont été installés en novembre 2015, pour la COP21. L’œuvre s’appelle The Logical Basis, signée Liam Gillick, artiste conceptuel britannique. Mais les équations ne sont pas décoratives. Elles sont tirées d’un article publié en 1967 par Syukuro Manabe, climatologue japonais, colauréat du prix Nobel de physique en 2021 – à 90 ans. Dans un laboratoire de Princeton, près de soixante ans avant que je lève les yeux sur ce quai, ce chercheur calculait ce qui allait arriver à la planète : si l’on double la quantité de CO₂ dans l’atmosphère, la température moyenne du globe grimpe d’environ 2,3 °C. Depuis l’ère préindustrielle, le CO₂ a augmenté de plus de moitié, les températures d’un peu plus de 1 °C. L’équation tenait. Elle tient encore : cette semaine, la France suffoque sous une canicule de mai sans précédent, et la physique qui en décrit le ressort de fond est là, peinte sur ce mur, depuis dix ans.
L’artiste qui a voulu qu’on trébuche
Pourquoi Liam Gillick n’a-t-il rien expliqué, pas posé une légende, un cartel ? Ce n’est pas une négligence, c’est le geste même. Dans le communiqué de presse de l’époque, il affirmait : « Je voulais montrer les calculs concrets qui sous-tendent la science du changement climatique, expliquait-il à l’époque. Je pense qu’on a entendu trop de discours vagues sur ces changements et qu’on n’a pas assez partagé les informations capitales. » Et il assumait le risque : « J’aime l’idée du spectateur distrait, qui se retrouve face à une œuvre d’art alors qu’il fait autre chose. »
J’ai fait le calcul. La gare du Nord est la gare la plus fréquentée d’Europe. Entre 300 000 et 400 000 personnes passent chaque jour sur ou devant les quais des RER B et D de la Gare du Nord. Sur dix ans, cela représente potentiellement, et au bas mot, plus d’un milliard d’expositions aux équations de Manabe. Théoriquement, un milliard de fois, quelqu’un a peut-être levé les yeux vers ces formules. Et n’a pas su qu’il regardait la preuve mathématique du réchauffement climatique, écrite des décennies avant que le sujet ne devienne brûlant.
Le plus troublant ? Le RER B dessert le plateau de Saclay, Polytechnique, le CEA, Paris-Saclay, les grands laboratoires. Chaque jour, des scientifiques parmi les plus aguerris du pays attendent leur train sous ces formules. Eux pourraient les lire. Et ils passent aussi. Que perçoivent-ils ? Et d’ailleurs, seraient-ils d’accord avec ma lecture de cette œuvre ?
Une parabole qu’on traverse sans la lire
Liam Gillick a fabriqué la parabole exacte de notre rapport au climat. La science est là, affichée en grand, juste, vérifiée – vérifiée en vrai, cette semaine encore, sur nos nuques en sueur. Mais entre ce savoir et nous, il y a un mur d’abstraction que nous longeons sans le voir. Comme nous longeons les rapports du GIEC. L’idée n’est pas de rejouer « Don’t look up » : le voyageur, c’est moi, c’est chacun de nous, fatigué, l’œil sur son téléphone. La parabole ne dit pas « les gens sont aveugles ». Elle dit plus dur : que la vérité, même nue, même exposée au passage d’un million de personnes, n’a jamais eu le pouvoir qu’on lui prête. Elle a raison depuis soixante ans. Et ça ne suffit pas.
Maintenant, quand j’attends un RER sur ce quai gris, je ne regarde plus ces panneaux de la même façon. Je ne comprends toujours pas les formules. Mais je sais qu’elles parlaient déjà de cette semaine de mai, bien avant nous. Le scandale n’est pas qu’on ne les lise pas. C’est que tout est écrit, depuis le début, et que nous attendons encore le train.
Il faudrait quand même donner un petit coup de peinture pour rafraichir les murs de la Gare du Nord : les équations de Syukuro Manabe ont pris un coup de sale. Pas de vieux, hélas.
Infos pratiques : l’œuvre « The Logical Basis » de Liam Gillick est visible en permanence sur les quais des RER B et D, niveau -3, gare du Nord. Accès libre avec un titre de transport.




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26 mai 2026 - Paris