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Du fleuve-égout au droit à la fraicheur, éloge de la baignade urbaine

Baignade par jour de chaleur à Paris en 1932 / © Agence Rol - Gallica - BNF
Baignade par jour de chaleur à Paris en 1932 / © Agence Rol – Gallica – BNF

Longtemps reléguée au rang de transgression estivale, la baignade urbaine est devenue une cause, une politique publique et bientôt un droit. Retour sur une histoire qui va de l’interdiction de 1923 au « droit de baignade d’urgence » que le Grand Paris invente, canicule après canicule.

Avant d’être un interdit, la baignade était une évidence. Au XIXe siècle, on se trempe partout : dans la Seine, dans la Marne, dans les canaux. Dès 1801, le maître-nageur Deligny installe une école de natation flottante au quai Anatole-France, les bains de la Samaritaine accueillent les Parisiens à deux pas du Pont-Neuf, et chaque ville de France tient sa traversée à la nage comme un rite. En 1900, les épreuves olympiques de natation se disputent en pleine Seine, entre Courbevoie et Asnières ; on tient encore des concours de plongeon dans le fleuve, et l’on s’élance volontiers au pied de la tour Eiffel. Les plus belles eaux étaient déjà hors les murs : bains flottants, baignades municipales et plages de sable fin jalonnaient la Seine et la Marne en amont. Bref, on nageait partout, sans y penser.

Un siècle sous l’interdit

Puis vint 1923. Cette année-là, un arrêté proscrit la baignade dans la Seine, sous peine d’amende — au nom de la navigation et d’une pollution galopante. Le fleuve glisse alors au rang d’égout à ciel ouvert, et la natation se réfugie dans le carrelage des piscines. Les bains flottants survivent un temps : la piscine Deligny, devenue solarium mondain puis haut lieu du monokini, finit par couler corps et biens dans la Seine le 8 juillet 1993, en quarante minutes. La péniche-piscine Joséphine-Baker (2006) puise bien son eau dans le fleuve, mais traitée, chauffée, tenue à l’écart du courant. On regarde l’eau, on ne la touche plus. Même Paris Plages, lancé en 2002 par Bertrand Delanoë, remet du sable et des transats sur les berges sans rendre le droit de s’y jeter : la plage sans la baignade. En 1988, Jacques Chirac, alors maire de Paris, avait pourtant promis de s’y baigner « devant témoins » — promesse aussitôt classée au rayon des utopies municipales, quand ce n’était pas de la galéjade.

Les Ourcq polaires, association de promotion de la baignade hivernale dans les canaux parisiens. DR

Laurent Neuville, le Labo, les Ourcq Polaires : le temps des pionniers

La reconquête est venue de l’eau elle-même, par plusieurs fronts. Le sportif d’abord : dès 2015, l’ancien nageur olympique Laurent Neuville et sa structure Sport Swim Organisation relancent, avec les Open Swim Stars, des épreuves en eaux vives, à commencer par le bassin de la Villette. Pour eux, la baignade est un moyen de se réapproprier l’espace public. « Un peu de vase, d’herbe, d’algues, ce n’est pas sale », répète Laurent Neuville, qui rappelle n’avoir jamais annulé un de ses événements pour raison sanitaire.

Le militant ensuite. Tout commence par une trempette nocturne, en octobre 2012, devant la base nautique de l’île de Monsieur, entre Sèvres et Boulogne-Billancourt. De ces bains clandestins naît le Laboratoire des baignades urbaines expérimentales : un baptême médiatique sur Arte Radio en 2013, une enquête sur l’origine de l’interdiction, puis des baignades pirates à répétition — bassin de la Villette, lac Daumesnil — et un mot d’ordre resté fameux, le « Grand Paris ploufable ». Le Labo finit par avoir l’oreille de l’Hôtel de Ville : une double page de presse en 2015 parvient jusqu’à la maire et, dit-on, ouvre les yeux d’Anne Hidalgo. Pour ses fondateurs, l’enjeu dépasse la trempette : créer des points de fraîcheur, adapter la ville à la canicule.

Le têtu enfin. À Pantin, les Ourcq Polaires plongent depuis 2017 dans le canal de l’Ourcq toute l’année, hiver compris, et parfois dans la Seine à l’Île-Saint-Denis. Baignade interdite, mais tolérée : « jamais eu d’amende », s’amusent ces nageurs en eau froide, bouée orange à la ceinture, qui vantent l’euphorie des sorties glacées autant que la liberté de nager où l’on veut, quand on veut.

Et la reconquête n’a jamais été qu’affaire parisienne. En amont, la Marne avait montré le chemin bien plus tôt : dès 2002, le Big Jump — porté par Saint-Maur-des-Fossés et le syndicat mixte Marne Vive — replonge chaque été des nageurs dans la rivière, prolongeant un travail de dépollution amorcé dès les années 1990. Le Val-de-Marne en pionnier discret du plouf grand-parisien.

Reste, derrière ces élans, le même frein, plus culturel que microbiologique : le régime de responsabilité français, qui engage la collectivité au moindre accident — là où Bâle laisse chaque été des centaines de nageurs descendre le Rhin lors de sa Rheinschwimmen, et où Londres et Berlin multiplient les projets. La bascule politique vient en 2017 : par 34 °C, Anne Hidalgo inaugure au bassin de la Villette trois zones de baignade — deux bassins profonds, un pour les enfants, alimentés par l’Ourcq et la Marne. Première entorse officielle à l’interdit de 1923. Et, dans la foulée des Jeux attribués à Paris, l’ambition d’une Seine baignable pour 2024 cesse d’être une lubie.

Baignade organisée par Open Swimm star, Enlarge Your Paris et la mairie du 10e dans le Canal de l’Ourq, à Paris 10ème en juillet 2022, dans le cadre du festival Ménage ton canal. Photo Jéromine Derigny.

« Ménage ton canal » : la baignade et l’écologie

Entre la déclaration d’intention et le plongeon, il restait à prouver que c’était possible. C’est tout l’objet du festival « Ménage ton canal », imaginé dès 2020 par Enlarge your Paris et Sport Swim Organisation, puis porté avec la Ville de Paris, Saint-Denis, Aubervilliers et la Métropole du Grand Paris. La méthode est limpide : on nettoie, on se baigne, on démontre. La première édition, le 19 juin 2021, récolte plus de 2 000 kilos de déchets et réunit quelque 250 baigneurs dans le canal Saint-Martin. L’expérience est si convaincante que la Ville de Paris la pérennise : à partir de 2025, la baignade ouvre tous les dimanches d’été au bassin des Récollets, sous l’œil des maîtres-nageurs et de l’Agence régionale de santé. « On commence par des petites initiatives, ensuite on pérennise, prophétisait Laurent Neuville. Dans dix ou quinze ans, ce qui était exceptionnel en 2021 sera devenu normal. » Il visait large, mais il visait juste.

Des Jeux à la canicule

L’accélération est venue des Jeux. Pour les épreuves d’eau libre de 2024, l’État et les collectivités – et le SIAAP – engagent 1,4 milliard d’euros de dépollution, et la Seine redevient nageable les jours secs. L’été 2025 transforme l’exploit en service : trois sites publics et gratuits ouvrent à Paris — bras Marie, Grenelle, Bercy — pendant que la Marne s’y met à Maisons-Alfort et Joinville-le-Pont. Bilan, près de 100 000 baigneurs côté Seine parisienne, 50 000 sur la Marne. La baignade urbaine n’est plus une performance, c’est une habitude.

Restait le climat pour transformer l’habitude en droit. Fin mai 2026, la canicule la plus précoce fait du canal Saint-Martin une piscine sauvage : des dizaines de baigneurs sautent des passerelles malgré la police et la rubalise. « En cas de canicule, mieux vaut ouvrir la baignade que la subir », résume Antoine Guillou, adjoint au maire chargé de l’Axe Seine et des canaux — un droit de baignade d’urgence qui ne dit pas encore son nom.

Le geste décisif, lui, est politique. Le 16 juin 2026, Emmanuel Grégoire, nouveau maire de Paris, signe l’arrêté ouvrant la baignade surveillée au bassin des Récollets — de 16 heures à 20 heures, dès que le thermomètre s’emballe —, arrachant en quelques jours leur feu vert à la préfecture de police, à la préfecture de région et à l’Agence régionale de santé . « Dépenser de l’énergie de police pour empêcher les jeunes de se baigner alors qu’il faisait 40 °C nous a paru légèrement absurde », justifie-t-il : encadrer plutôt qu’interdire. La baignade en Seine avait été interdite en 1923 ; il aura fallu un siècle, et un maire tordant le bras de l’État un soir de canicule, pour qu’un simple plouf rafraîchissant dans le canal devienne le symbole le plus tangible de l’adaptation du Grand Paris au dérèglement climatique.

Baignade en Marne à l’été 2025. CD94.

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