Il y a dix ans, les voies sur berge de la rive droite devenaient une promenade urbaine. Christophe Najdovski, ancien adjoint à la maire de Paris chargé des transports, revient sur une bataille qui opposait notamment Paris à sa banlieue, et sur ce qu’elle a changé dans notre rapport à la Seine.

Il y a dix ans, les voies sur berge devenaient une promenade urbaine. D’où vient cette idée, quelle est son histoire ?
Christophe Najdovski, ancien adjoint à la maire de Paris chargé des transports puis des espaces verts et de la biodiversité : C’était le fruit d’un accord politique entre les écologistes et Anne Hidalgo lorsqu’elle était candidate à la mairie de Paris, mais cela s’inscrivait dans un processus beaucoup plus ancien. Il y avait eu de premières tentatives dans les années 1990 avec Paris Respire le dimanche. Puis Paris Plages en 2002, qui utilisait la plage comme prétexte pour redonner de la place aux gens, et enfin la piétonnisation de la rive gauche en 2013 sous Bertrand Delanoë.
La rive droite, c’était vraiment le gros morceau : 44 000 véhicules y transitaient chaque jour. J’ai porté cette mesure en tant que tête de liste des écologistes. Nous l’avons inscrite dans notre accord programmatique de second tour avec Anne Hidalgo, qui l’a reprise à son compte et en a fait un étendard de son action de maire.
« La rive droite, c’était vraiment le gros morceau : 44 000 véhicules y transitaient chaque jour »
Et pourtant, le projet a failli ne pas se faire.
Ça n’a effectivement pas été simple. Anne Hidalgo est élue maire de Paris en 2014 et lance le processus, qui aboutit à une enquête publique en 2016. Le commissaire enquêteur rend alors un avis défavorable à la piétonnisation des berges, essentiellement pour des raisons de gestion et de report des flux automobiles, avec la crainte d’une congestion aggravée sur les quais hauts. Mais Paris venait d’accueillir l’accord de Paris sur le climat. Anne Hidalgo a eu cette vision : cet accord devait aussi s’incarner dans des mesures remettant en cause ce qui est source d’émissions de gaz à effet de serre. Piétonniser les berges de Seine était un symbole fort de cette action pour le climat.
À l’époque, la bataille est rude. On accuse notamment Paris de sanctionner les automobilistes de banlieue. Avec dix ans de recul, cette critique était-elle juste ?
Il y a une part de vérité dans tout cela. Il faut être lucide : venir bousculer aussi fortement les habitudes allait pénaliser un certain nombre de personnes, notamment de l’Ouest (grand) parisien. De fait, les Parisiens utilisent moins la voiture que les banlieusards. Parallèlement, beaucoup d’investissements ont été faits dans les transports collectifs. Paris a pris une place importante dans le financement du prolongement de la ligne 14, dans celui du tramway des Maréchaux. On peut parler aussi de Vélib’, qui est très largement métropolitain aujourd’hui. Il faut resituer tout cela dans un contexte général où l’on développe les alternatives au véhicule individuel et où l’on assume de dire qu’il doit y avoir moins de place pour la voiture.
« Venir bousculer aussi fortement les habitudes allait pénaliser un certain nombre de personnes »
Dix ans plus tard, les berges sont aussi devenues un lieu de loisirs pour les banlieusards comme pour les parisiens et les touristes.
Ce qui est intéressant, c’est de voir les usages qu’il y a aujourd’hui sur les berges. Ce sont des vélotafeurs, qui viennent notamment de la périphérie, en dehors de Paris, et qui utilisent les berges de Seine pour aller travailler. Ce sont des joggeurs, par milliers, qui en ont fait un des hauts lieux du running parisien. Ce sont bien évidemment des promeneurs. Tout un écosystème de nouveaux usages s’est installé, remplaçant un usage antérieur qui était uniquement un usage de transit, avec la congestion, la pollution et les problèmes de santé publique qui allaient avec.
Depuis cet été, on peut même se baigner dans la Seine. Finalement, est-ce le fleuve lui-même qui revient dans la vie des grands parisiens ?
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que nous avons été coupés de la Seine. Les métropolitains, pas seulement les Parisiens, ont été coupés de leur fleuve dans les années 1970 et 1980. Les voies sur berge, c’est un trafic automobile qui a été créé de toutes pièces, avec la construction d’une infrastructure autoroutière en plein cœur de ville.
Or la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur, est intimement liée à la Seine. La place de l’Hôtel de Ville, c’était par le passé la place de Grève, qui descendait en pente douce vers le port et vers le fleuve nourricier. On avait perdu ce lien avec le fleuve nourricier. Aujourd’hui, on le retrouve, et c’est très bien comme ça. Et cela permet aussi de retrouver le fleuve dans sa fonction rafraîchissante, qu’il avait jouée jusque dans les années 1930, au moment où la baignade a été interdite, cette fois dans un contexte de changement climatique. La baignade a fait un bien fou à plus de 200 000 personnes cet été, rien que sur la Seine.
« Les métropolitains, pas seulement les Parisiens, ont été coupés de leur fleuve »
Après la Seine et ses voies sur berges, quelles sont les prochaines étapes ?
Notre rapport à l’eau doit changer, et on doit se poser la question de la façon de le retrouver. Il reste encore des portions de voies sur berges à reconquérir, à l’ouest dans le 16e, à l’est au niveau de la voie Mazas, pour assurer une continuité piétonne et cyclable sur l’ensemble du parcours parisien de la Seine. C’est ce qu’Emmanuel Grégoire, le nouveau maire de Paris, avait inscrit dans son programme. Et il faut bien sûr penser cette reconquête à l’échelle métropolitaine, ce que souhaitent de nombreux maires, comme Hervé Gicquel à Charenton-le-Pont, qui se bat pour réduire la fracture causée par l’autoroute A4 sur sa commune.
La prochaine frontière, c’est peut-être la question des canaux : le canal de l’Ourcq, le canal Saint-Denis. Peut-être se posera-t-on aussi un jour la question de la redécouverte du canal Saint-Martin, qui a été couvert au XIXe siècle ?

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16 septembre 2026 - Paris