
En trois semaines, Le Parisien puis une double page de Libération ont raconté l’impunité des parkings sauvages d’Orly. Ils occupent la plaine de Montjean, un reliquat agricole que la Région remet patiemment en culture. On connaît l’endroit depuis des années et on s’est toujours posé la même question : comment peut-on sauver la plaine en laissant vivre cette verrue ?
On descend à Rungis-La Fraternelle et on part vers l’Ouest, dos à l’aéroport. Au bout de quelques centaines de mètres, la ville s’arrête net. Devant nous, des champs. Un avion passe, on lève la tête, et on s’étonne : le bruit est là, mais pas si fort, alors que le bout des pistes d’Orly est à portée de marche. La plaine de Montjean est un confetti de terres agricoles, 155 hectares à cheval sur Rungis, Wissous et Fresnes, qui a échappé deux fois à l’urbanisation. Aux Trente Glorieuses d’abord, qui ont tout construit autour : l’aéroport, l’autoroute, le marché de Rungis. Aux années 2010 ensuite, et à ce projet pas glorieux d’« agriquartier », autrement dit du logement dans les champs, ramené depuis à quelques immeubles posés au bord des terres.
À Chelles, il a fallu vingt ans
On sait ce que peut devenir un lieu pareil. Sur les coteaux du Mont Guichet, entre Chelles et Gagny, une ancienne carrière squattée et transformée en décharge sauvage a été rachetée pas à pas, dépolluée et rendue à l’agriculture par Île-de-France Nature : un vigneron, une maraîchère, des cultures. Il y a fallu plus de vingt ans. Le programme est le même à Montjean. L’agence régionale rachète des terres depuis 2016, ouvre des cheminements, installe des agriculteurs, et l’ensemble prend l’allure d’un parc maraîcher, autour du château qui tombe en ruine derrière ses arbres, des serres de la Ville de Paris et du ru de Rungis, cette petite rivière que les collectivités remettent en état. Rivière qui n’est pas n’importe laquelle : ses sources alimentaient dans l’Antiquité l’aqueduc romain de Lutèce, celui qui portait l’eau jusqu’aux thermes de Cluny.
La verrue au bout du chemin
On passe le ru, un chemin file vers l’aéroport, et le décor change. Des baraques qui s’écroulent, des portails avalés par la végétation, et derrière, des centaines de voitures alignées sur la terre battue. Ce sont les parkings « low cost » d’Orly : tarifs cassés, navette gratuite jusqu’au terminal. Ils sont installés en zone naturelle, sur des parcelles déboisées sans autorisation, sur des remblais de gravats hérités des grands travaux des Trente Glorieuses, juste au-dessus de la rivière que l’on essaie de sauver. Un doigt d’honneur au droit et à l’intérêt général, et un dépotoir : en avril, rapporte Libération, le tribunal administratif de Versailles a rejeté les recours des exploitants en pointant un risque important de pollution des sols, faute de tout filtrage des hydrocarbures qui ruissellent vers le ru, et jusqu’à l’exercice illégal du transport de voyageurs par des navettes non déclarées.
Le Parisien du 1er septembre, puis Libération dans sa double page des 19 et 20 septembre, racontent pourquoi rien ne s’arrête. Les amendes tombent, assorties de sursis et sans exécution provisoire, les appels suspendent tout, et les sociétés condamnées se liquident pour renaître sous un autre nom : le principal exploitant en a changé trois fois depuis 2013, selon Libération, pendant que les mairies refont leurs arrêtés tous les six mois. Le quotidien précise que la location d’un terrain nu peut rapporter jusqu’à 6 000 euros l’hectare et par mois, parfois en liquide, et que les propriétaires ne sont jamais inquiétés, alors que la Cour de cassation a déjà validé la condamnation conjointe du propriétaire et du locataire. La patience des élus s’épuise : la pétition lancée cet été a dépassé les 800 signatures, et le rachat public des terrains, pour protéger la plaine, est désormais posé sur la table.
Voilà ce que coûte un espace naturel en petite couronne : des décennies, des rachats de terres, des procédures. Et en face, des gens qui changent de raison sociale en un clic sur les sites de l’administration.
Infos pratiques : gare de Rungis-La Fraternelle, RER C, puis marche vers le sud en direction de la plaine de Montjean.

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20 septembre 2026 - Rungis