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Avec +2,8 °C en 2084, la Seine coulera-t-elle encore à nos pieds en été ?

Des villages remontés sur les plateaux loin de l'eau, un Cotentin devenu île, un cocktail à l'air de passe à poissons : au Havre, des étudiants paysagistes imaginent la vallée de la Seine dans soixante ans, en plein dérèglement climatique. De quoi regarder autrement les berges que nous arpentons depuis des mois. Jusqu'au 25 octobre.

« Nous sommes en 2084. Il fait en moyenne 2,8 degrés de plus à Val-de-Reuil. Pas tant que ça, vu les prévisions des années 20. » La phrase s’affiche sur l’un des panneaux d’Impression, soleil levant 2.0, exposée à la mairie du Havre (76). Elle est signée Paloma Charpy, étudiante paysagiste, et on y sent comme une excuse : 2,8 °C, ce serait presque le scénario optimiste.

On a pensé à elle en relisant nos carnets. Depuis des mois, nous marchons le long de la Seine avec des randonneurs, de gare à gare. On a longé les berges de Villennes (78) à Poissy (78), sur les traces de Zola, jusqu’à l’ancien pont de Poissy (78), jumeau grand-parisien du pont d’Avignon (84). On a grimpé sur les falaises du GR2 entre Mantes-la-Jolie (78) et Bonnières (78). On a franchi à pied, de Rosny-sur-Seine (78) à Vernon (27), la frontière invisible entre l’Île-de-France et la Normandie. Chaque fois, la même impression tenace : ces méandres, ces falaises de craie et ces peupliers sont là depuis toujours et y resteront. Le paysage bouge pourtant déjà sous nos semelles. Depuis la grande boucle de La Roche-Guyon (95), on domine la réserve des îles de Moisson (78), 265 hectares de nature créés en 2009 sur d’anciennes carrières de sable. L’exposition pousse le curseur beaucoup plus loin.

La Seine à Vernon et le vieux moulin, devenu emblème de la ville / © Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris
La Seine à Vernon et le vieux moulin, devenu emblème de la ville / © Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris

Un village sur le plateau, un vélo dans le garage

Dans la vallée de l’Andelle (27) de Paloma Charpy, « l’ardeur des sécheresses a rendu les étés pénibles et surtout peu fertiles ». Les terres du fond de vallée sont devenues trop précieuses pour qu’on y laisse des maisons, alors les habitants sont montés sur les plateaux. La voiture ne roule plus que pour les urgences et le fret, et la ligne Rouen-Gisors a rouvert aux voyageurs. Mais ce 2084 n’est pas seulement un monde de renoncements, rues apaisées, ceintures maraîchères, habitats rénovés et voisinages retrouvés dessinent aussi une autre manière d’habiter la vallée. Quant au vélo, « il est devenu le moyen le plus pratique pour un grand nombre de déplacements ». Pour une rédaction qui jure par le filtre Navigo depuis 2013, c’est presque un programme. Nos randonneurs en ont eu un avant-goût en entrant dans Rouen (76) par les hauteurs, entre falaises calcaires et coteaux boisés, depuis la petite gare de Pont-de-l’Arche (27). Une autre de nos randos y entre par le nord, de la forêt Verte à la cathédrale : depuis un belvédère de Mont-Saint-Aignan (76), les meules et la cathédrale, deux séries de Monet, tiennent dans un même regard.

Le Cotentin, île de la Manche

Le panneau le plus savoureux se présente comme un article du New Yorker daté de mai 2100. Ses auteurs, membres du Réseau paysage, y racontent que les élus de la Manche « ont accepté que leur territoire allait potentiellement devenir une île ». Les huîtres ont cédé la place à des crustacés venus des mers chaudes. On pêche à pied dans un lagon autrefois cultivé, et le maire de Cherbourg (50) inaugure un bateau à fond vitré pour visiter les ruines englouties du Débarquement. La mer gagne du terrain, certes, mais le paysage n’est pas seulement submergé. Il se recompose, avec une lagune nouvelle et un cordon dunaire auquel on rend de l’espace, supports de nouveaux usages et de formes de vie qui s’adaptent à leur tour.

Ailleurs, on s’attaque aux cicatrices industrielles. À Porcheville (78), une étudiante propose de soigner par les sols la friche de la centrale thermique fermée. Et la réparation n’est pas seulement écologique, les anciens terrains industriels peuvent aussi redevenir des lieux où l’on marche, où l’on retrouve l’eau et où les quartiers renouent avec le fleuve. Un peu plus en amont, c’est la campagne qui recule : dans la boucle des impressionnistes, de Nanterre (92) à Saint-Germain-en-Laye (78), les champs maraîchers du Pecq (78), banals au temps des peintres, font désormais figure de rareté à vingt kilomètres de Paris (75). Une photographie prise à Juziers (78) montre une nappe de voitures illuminées face à l’usine Renault de Flins (78). Et parmi les vingt pistes d’un grand scénario collectif, on relève « Convertir un site Seveso en un site accueillant l’eau » et « Vendanger les coteaux de la Seine ».

Pour ceux qui ont soif, des étudiants ont même composé un cocktail de la Seine. La recette réclame du sucre de betterave du pays de Caux (76), « 10 L d’eau des coteaux de Seine », « 1 verre de rhum du large, arrivé des îles en porte-conteneurs » et de l’« air comprimé de la passe à poissons ».

La question que personne ne pose

Nous avons cherché sur les panneaux. Personne n’y demande frontalement si la Seine coulera encore en 2100. On y parle de montée des eaux, de sécheresses, de « cohabiter avec l’eau ». Les hydrologues, eux, ont fait les calculs. Selon l’étude Explore 2070, le débit des mois les plus secs pourrait baisser de 10 à 70 % pour la Seine à Paris (75). Le fleuve coulera, mais nos randos d’été pourraient longer une Seine bien plus maigre. « Le futur c’est le domaine de l’incertain », rappelle en exergue d’un panneau Benoît Labbouz, ingénieur de recherche à AgroParisTech.

Impression, soleil levant 2.0 – Paysages de la Seine en transition, Hôtel de Ville du Havre (76), jusqu’au 25 octobre, du lundi au vendredi de 8 h à 17 h. Les horaires indiqués ne mentionnent pas d’ouverture le week-end : à vérifier avant de conseiller une visite le dimanche 25. www.vdseine.fr

La Seine depuis la Réserve naturelle de la Fosse aux carpes. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La Seine depuis la Réserve naturelle de la Fosse aux carpes. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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