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Le Grand Paris mange, consomme, rejette, et ne le sait pas

L'ancienne centrale EDF de Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
L’ancienne centrale EDF de Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris

Douze tonnes de matière par an et par habitant, contre six au maximum pour rester dans les clous de la soutenabilité. Martial Vialleix, chercheur à l'Institut Paris Région, cartographie pour la première fois les 20 600 hectares d'infrastructures qui font tourner la machine francilienne : carrières, incinérateurs, dépôts, postes électriques. Des espaces invisibles, relégués, dont personne ne veut et dont tout le monde dépend. Entretien autour de ce que la Région fait à ses territoires, et de ce qu'elle préfère ne pas voir.

La ville comme un organisme

Enlarge your Paris : Le métabolisme urbain, ça sonne comme une métaphore de biologiste égaré en urbanisme…

Martial Vialleix : C’est une métaphore, oui. Mais utile. Une ville, comme un organisme vivant, vit de flux entrants et sortants. Elle absorbe de l’énergie, de l’eau, des matériaux, de l’alimentation ; elle rejette des déchets, des eaux usées, des gaz à effet de serre. L’idée est de prendre ça au sérieux, de mettre des chiffres dessus, de comprendre d’où ça vient et où ça va. Ce n’est pas une métaphore poétique, c’est un outil de diagnostic.

Et le diagnostic pour l’Île-de-France, que dit-il ?

M. V. : Il dit qu’un habitant de la région mobilise en moyenne douze tonnes de matière par an, en intégrant tout ce qui a été extrait et transformé ailleurs pour produire ce qu’il consomme ici. Le niveau soutenable estimé par la recherche, c’est entre trois et six tonnes. On n’est pas légèrement au-dessus. On est très au-dessus.

« Le niveau soutenable est entre 3 et 6 tonnes par habitant et par an. Avec une moyenne à 12 tonnes, on en est très, très loin. »

Vous décrivez le métabolisme francilien avec trois adjectifs. Massif, d’abord. Ça, on s’en doutait…

M. V. : Oui, douze millions d’habitants, une longue trajectoire industrielle et tertiaire… les volumes donnent le vertige. Mais c’est le deuxième trait qui me semble plus révélateur, c’est que c’est un métabolisme très linéaire. On extrait, on fabrique, on transporte, on consomme, on jette. Les boucles sont minoritaires. Le recyclage de certains déchets ménagers plafonne à 20-25 %. Le réemploi reste anecdotique à l’échelle régionale. Et les déchets du BTP, qu’on valorise à 60-65 %, stagnent à ce taux depuis quinze ans.

Le troisième trait, c’est la dépendance…

M. V. : Et c’est là que ça devient politique. L’Île-de-France n’est presque plus capable de produire ce qu’elle consomme. Bois, acier, aluminium, plastique, énergie : tout vient de loin. En retour, elle externalise. Les carrières sont en Seine-et-Marne ou dans l’Oise. Les entrepôts s’étendent au-delà de la Francilienne. Les centrales nucléaires sont en bord de Loire. La région de Chartres est devenue une plateforme logistique géante pour le Grand Paris. L’économie dite immatérielle repose sur une infrastructure très matérielle – simplement déplacée, et donc invisible.

C’est ce que vous racontez : on a vassalisé des territoires autour de nous pour y mettre ce dont on ne voulait pas chez nous…

M. V. : C’est exactement ça. Et c’est pour ça que la question ne peut pas rester dans les bureaux des planificateurs. Elle est directement liée à des tensions territoriales très concrètes. Le genre de tensions dont vous parlez régulièrement à Enlarge your Paris.

20 600 hectares pour faire tourner la machine

Votre étude récente pose une question simple : où, physiquement, se trouvent ces infrastructures ?

M. V. : On savait que ces flux existaient, on les quantifiait de mieux en mieux, mais on les localisait mal. Où sont les sites d’enfouissement, les postes de transformation électrique, les plateformes de compostage, les dépôts pétroliers ? L’étude a tenté de cartographier tout ça à l’échelle francilienne. Ce qui, à notre connaissance, n’avait pas été fait de façon aussi systématique.

Et le résultat ?

M. V. : Un peu plus de 20 600 hectares sont mobilisés pour faire fonctionner le métabolisme régional. Environ deux fois la superficie de Paris intra-muros. En proportion, ça représente moins de 2 % du territoire francilien. C’est souvent la première réaction des gens : « C’est peu. » Mais ce chiffre est un plancher. Une grande partie des emprises réelles se trouve hors région : les carrières lointaines, les centrales, les entrepôts de grande couronne que j’ai exclus parce qu’ils font l’objet d’études séparées. Si on élargissait à l’échelle du Bassin parisien, on changerait d’ordre de grandeur.

Ces infrastructures, où sont-elles ?

M. V. : Majoritairement en grande couronne : les sites les plus lourds, les carrières, les équipements énergétiques. Les postes de transformation électrique de RTE – à Mitry-Mory, à Marolles-en-Hurepoix – peuvent couvrir quinze hectares. Des emprises considérables pour des équipements qu’on ignore totalement en passant devant. En petite couronne, c’est plus discret mais tout aussi structurant. L’incinérateur d’Issy-les-Moulineaux est l’un des plus importants d’Europe. On peut passer devant sans jamais s’interroger.

Sanctuariser les lieux, pas les usages

Vous plaidez pour « sanctuariser les fonciers métaboliques ». Dans un contexte de pression foncière extrême, ça va à rebours du réflexe habituel…

M. V. : C’est la distinction essentielle : sanctuariser le foncier, pas l’activité. Les usages évoluent, et doivent évoluer. L’incinérateur d’Ivry-sur-Seine se transforme : il réduit sa capacité d’incinération, développe le tri. L’activité change, le site reste. Ce qu’il faut préserver, c’est la vocation métabolique du lieu, son emplacement stratégique dans l’architecture régionale.

L’exemple des Ardoines à Vitry illustre bien le problème.

M. V. : Exactement. Quand un dépôt pétrolier se libère en petite couronne, le réflexe est de se dire : enfin, du foncier, faisons autre chose. Mais remplacer une infrastructure par un data center, par exemple – et il semblerait que ce soit l’option envisagée –, c’est passer d’un site qui servait les besoins de la métropole à un équipement qui va consommer massivement de l’énergie et de l’eau. Du point de vue métabolique, c’est une régression. Et on ne peut plus se permettre de penser ces sites commune par commune, sans vision d’ensemble.

Personne n’en veut, mais tout le monde en dépend

Reste l’obstacle politique. Personne ne veut une installation classée Seveso sur son territoire. Le dépôt pétrolier de Vitry est là depuis vingt ans, aucune commune d’Île-de-France n’accepte de le recevoir. Même problème avec les prisons.

M. V. : On ne sortira pas de ça avec des appels à la solidarité. Ce qui change les choses, c’est la connaissance. Le réflexe NIMBY [Not in my backyard : pas chez moi, Ndlr] est souvent alimenté par l’ignorance. On rejette ce qu’on ne comprend pas. Quand les populations et les élus comprennent ce que ces infrastructures font réellement, comment elles fonctionnent, ce qu’elles permettent, le rapport évolue. Et puis la question dépasse l’opposition centre-périphérie. Ces fonciers sont trop rares et trop stratégiques pour être gérés en silo. Ça appelle une coordination qu’on est loin d’avoir.

La gouvernance du CPCU, le réseau de chaleur urbain, est pourtant en train d’évoluer dans ce sens…

M. V. : C’est un signal encourageant, oui. Et les canaux parisiens aussi. Ce sont des exemples où la logique de service rendu se transforme lentement en logique de gestion partagée. C’est imparfait, mais c’est une direction. Ce qu’on ne peut plus se permettre, c’est la logique du bras qui dit zut à son pied. On fait partie d’un même organisme. Et de manière générale, il faut reconnecter les gens à la matérialité de leur mode de vie. L’eau coule, les ordures disparaissent, l’électricité circule, et on n’a aucune idée de ce que ça implique comme espaces, comme territoires mobilisés. Aller voir un poste de transformation RTE, une plateforme de compostage, les quais du port de Gennevilliers, c’est une expérience qui change le regard. Et changer le regard, c’est le préalable à changer les choix collectifs.

Infos pratiques : « Les activités métaboliques et circulaires dans le secteur de la construction en Île-de-France » sur le site de l’Institut Paris Region

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