
À Évry-Courcouronnes, une fenêtre de local à poubelles est devenue un monument du football populaire. La Lucarne a désormais sa réplique, accessible à tous : on peut venir avec son ballon et tenter sa chance. Notre journaliste, ancien « Boucher d’Aulnay », est allé voir l’originale et sa copie. Il avait juste oublié un détail : son ballon.
Je suis fan de l’Olympique de Marseille depuis que je suis tout jeune. Je rêve encore du pied gauche de Taye Taiwo et du but de William Gallas contre Manchester United au Vélodrome en 1999. J’étais aussi tellement fan de Zinédine Zidane que j’ai pleuré lorsqu’il a arrêté sa carrière. J’ai vu cinq fois au cinéma Zidane, un portrait du XXIe siècle, le film de Douglas Gordon et Philippe Parreno qui le suit pendant un match du Real Madrid. Cinq séances à regarder Zidane marcher, transpirer et toucher quelques ballons.
Avec de telles références, on pourrait penser que je sais jouer au football. Ce n’est pas de notoriété publique, mais je dois rétablir la vérité : je suis quand même un très mauvais joueur. Enfin, un joueur moyen, qui compte sur son physique pour récupérer le ballon. Enfant, à Aulnay-sous-Bois, je passais pourtant des heures à envoyer le ballon contre le mur de mon voisin. Le ballon revenait, je contrôlais, je tirais de nouveau. Dans ma tête, je jouais au Stade-Vélodrome. Derrière son mur, mon voisin devait surtout chercher comment revendre sa maison.
Une fois, on m’a même appelé « le Boucher d’Aulnay ». Le surnom pouvait laisser penser à un défenseur redoutable. En réalité, quand je ne parvenais pas à arrêter le ballon, j’essayais au moins d’arrêter le joueur. Je n’avais pas la technique de Zidane, mais j’avais compris qu’un tacle suffisamment tardif pouvait interrompre une action. Jouer au foot sur le bitume, aller voir des matchs amateurs pour le kiff, voir les OM-PSG au PMU ou dans le garage d’un pote : le football populaire, le football de la galère, c’est le foot que je préfère. C’est donc pour comprendre un bout de cette histoire populaire que je suis parti à la recherche de la Lucarne d’Évry. Un coup de Navigo. 43 minutes depuis Paris. Et j’y suis.
À la recherche d’une fenêtre
À quelques minutes de la gare, la Lucarne se trouve au 24, rue Jules-Vallès, dans le quartier des Pyramides à Évry-Courcouronnes. Un coup de GPS et… il y a bien une chose qui n’a pas changé depuis tout ce temps : mon niveau de foot et le fait de ne jamais avoir de batterie. Je demande mon chemin. « Tu traverses le Spot, tu t’achètes un chargeur chez Action et t’y es en 15/20 minutes. » La personne ne me demande même pas de quelle lucarne je parle. Ici, il suffit apparemment de dire « la Lucarne ». Elle possède le même statut que la mairie, la gare ou le centre commercial. Tout le monde connaît.
La Lucarne se mérite. Depuis la gare, ce n’est pas forcément si facile. Il faut sortir boulevard des Champs-Élysées — ça ne s’invente pas —, traverser le fameux Spot, ne pas se tromper de sortie, traverser une départementale, marcher, admirer les platanes et les fresques murales. Je m’attendais presque à trouver un panneau, des barrières et une petite boutique vendant des ballons miniatures. Il y a seulement une ouverture carrée sur le mur d’un immeuble. Elle donne sur un local à poubelles. On a connu des monuments avec des origines plus prestigieuses.

Pour réussir le défi, il faut poser le ballon sur le trottoir d’en face, à une douzaine de mètres, puis lui donner une trajectoire suffisamment courbe pour contourner l’angle du bâtiment et entrer dans la fenêtre. Ceux qui regardent les vidéos trouvent généralement cela très facile. Ceux qui se retrouvent devant le ballon commencent à demander si la distance est bien réglementaire.
Trois pas, une frappe et une légende
L’histoire commence en 2019. Des habitants du quartier ont pris l’habitude de viser cette petite fenêtre avec un ballon. Un jour, Djibril, surnommé « l’Ancien », entend des cris depuis l’appartement de ses parents. Il pense qu’une bagarre vient d’éclater et descend dans la rue. Il ne trouve aucune bagarre, seulement des voisins réunis autour d’un ballon. On lui propose de tenter sa chance. Djibril recule de trois pas, frappe et marque du premier coup. Malason filme la scène. Tout le monde se met à courir, à crier et à se jeter sur le buteur comme si l’Ancien venait d’offrir une nouvelle Ligue des champions à l’OM. La vidéo circule, puis explose sur les réseaux sociaux pendant les confinements de 2021. Djibril devient une légende.
Je rencontre Allan, assis sur un banc, qui habite le quartier depuis « un certain temps, je n’arrive même plus à me souvenir tellement ça date ». « La Lucarne, c’est notre monument aujourd’hui. Même si c’est vrai qu’au début, c’était un truc qui embêtait certaines personnes du quartier. Imagine le son d’un ballon sur un mur de béton mal isolé, répété 1 000 fois par jour, c’est pas évident. Mais aujourd’hui, tout le monde en est fier. » Car après le succès de la vidéo, tout le monde veut essayer. Des enfants, des joueurs professionnels, des rappeurs, des influenceurs et des gens qui pensaient probablement être meilleurs au football qu’ils ne le sont vraiment. Certains viennent discrètement, posent le ballon et repartent. D’autres installent leur téléphone et recommencent jusqu’à ce que leur batterie ou leur dignité les abandonnent.
Nenê, l’ancien joueur du PSG, finit par réussir. Mehdi Benatia tente sa chance. Le rappeur SDM échoue. Tibo InShape échoue également, preuve qu’avoir des cuisses énormes ne permet pas forcément de viser une fenêtre minuscule. Des commentateurs de Ligue 1 viennent à leur tour se confronter au défi. Les politiques aussi découvrent les vertus de la Lucarne. Jean-Philippe Dugoin-Clément, maire de Mennecy, réussit le défi. Benoît Payan le tente à Marseille. Karl Olive marque deux fois : d’abord comme maire de Poissy, puis comme député. Un ballon, quelques jeunes autour et une vidéo pour montrer qu’on sait encore mouiller le maillot. Après le passage en talk-show et la référence à un rappeur, pourquoi pas trois tirs devant un local à poubelles ? En cas de raté, on peut toujours invoquer l’essentiel : participer.
La Lucarne réussit ainsi à réunir ceux qui jouent au football, ceux qui le commentent, ceux qui font des pompes sur YouTube, ceux qui rappent et ceux qui font de la politique. Pendant ce temps-là, les habitants voient leur local à poubelles devenir une attraction touristique.

Lascaux II, mais avec des ballons
Le succès devient tel que la rue Jules-Vallès finit par être trop petite. Les visiteurs gênent parfois la circulation et les habitants commencent à trouver le pèlerinage un peu long. En 2022, la mairie fait donc construire une nouvelle Lucarne sur le mail Maurice-Genevoix. Évry possède désormais deux sites : la fenêtre originale au 24, rue Jules-Vallès, et sa réplique destinée à accueillir les tireurs. Un peu comme Lascaux I et Lascaux II, sauf qu’ici la grotte est un local à poubelles et que les peintures rupestres ont été remplacées par des traces de ballon. L’originale reste rue Jules-Vallès, tandis que la copie permet de tenter le défi sans bloquer la rue. La Lucarne est sans doute le seul monument dont on a fabriqué une reproduction pour protéger moins l’œuvre que ses voisins.
Un truc de galériens qui traverse la France
Malason, Souli Konaté et leurs amis auraient pu profiter du buzz quelques semaines avant de passer à autre chose. Ils ont préféré fabriquer une réplique mobile de la Lucarne et structurer une association autour du défi. La reproduction pèse près de 600 kilos et demande environ une heure de montage. Il faut désormais un camion, une équipe et une véritable organisation pour transporter à travers la France ce qui était au départ un ballon frappé contre la façade d’un immeuble. La Lucarne voyage, jusque dans les Antilles. Dans chaque ville, des participants tentent de se qualifier pour une grande finale à Évry. Une foule se rassemble pour regarder des inconnus viser un petit carré. Quand quelqu’un marque, tout le monde se jette sur lui. Pendant quelques secondes, il n’est plus agent municipal, collégien, livreur ou demandeur d’emploi : il devient celui qui a mis le ballon dans la Lucarne.
Je croise un groupe de jeunes, place Jules-Vallès, devant le fast-food du coin. Je leur demande s’ils ont déjà réussi à rentrer la balle. « Nous, on est les gardiens de la Lucarne originelle. On est là pour vérifier s’il n’y a pas de menteur qui s’invente une vie de footballeur pro… », s’amuse l’un d’eux. Puis vient le conseil technique : « Il faut taper la balle au bon endroit pour pas la lever trop haut. C’est quand même assez technique. Mais avec un peu d’entraînement, même vous, vous pouvez y arriver. » J’écoute avec beaucoup d’attention. Il ignore encore qu’il s’adresse au Boucher d’Aulnay. Et que j’ai les pieds carrés.
Un monument qui n’était prévu par personne
Ce qui me plaît dans cette histoire, c’est qu’elle part de presque rien. Un ballon, un mur, une fenêtre et des gens qui passent du temps dehors. Un truc de galériens devenu un projet associatif capable de traverser le pays. Dans les quartiers populaires, on n’a jamais attendu que les équipements soient prêts pour commencer à jouer. Quand il n’y a pas de cages, deux manteaux font l’affaire. Quand il n’y a pas de terrain, on utilise le parking. Et quand la seule cible disponible est la fenêtre d’un local à poubelles, on en fait un monument du football français.
La Lucarne a surtout offert aux Pyramides une autre porte d’entrée. Pendant des années, comme beaucoup de quartiers populaires, les Pyramides ont principalement été racontées à travers les faits divers et les difficultés sociales. Cette fois, des gens viennent à Évry non parce qu’ils ont peur du quartier, mais parce qu’ils veulent y entrer, rencontrer ses habitants et tenter leur chance. Les visiteurs repartent. Les élus aussi. Les habitants restent, avec leur fenêtre et le jeu qu’ils ont inventé bien avant qu’on vienne y faire de la communication.
Il ne me reste plus qu’à tenter ma chance. Sauf que je suis venu sans ballon. Après des années d’entraînement contre le mur de mon voisin, me voilà devant la Lucarne, les mains vides. Je préfère rester sur mes acquis et mettre mes jambes à l’endroit où je suis le plus à l’aise. Sous la table.
Le Boucher d’Aulnay prend définitivement sa retraite. Contrairement à Zidane, personne ne devrait pleurer.
Infos pratiques. Tenter la Lucarne d’Évry
La vraie Lucarne : C’est celle des vidéos, la fenêtre originale devenue célèbre à partir de 2019. Elle se trouve au 24, rue Jules-Vallès, dans le quartier des Pyramides à Évry-Courcouronnes. Elle donne sur un local à poubelles d’un immeuble habité. C’est un lieu à voir, mais ce n’est plus celui à privilégier pour multiplier les tentatives : le succès de la Lucarne et les nuisances pour les riverains ont justement conduit à la création d’une réplique.
La « fausse » Lucarne – celle où l’on peut jouer : La Ville a installé une réplique fixe mail Maurice-Genevoix, à Évry-Courcouronnes, afin de permettre de tenter le défi sans gêner les habitants de la rue Jules-Vallès. La cible reprend le principe de l’originale : envoyer son ballon dans un carré de 43 × 43 cm depuis une douzaine de mètres. On peut y venir en dehors des événements avec son propre ballon et tenter sa chance.
Accès en transports en commun : depuis Paris, rejoindre Évry-Courcouronnes en RER D puis poursuivre à pied vers le quartier des Pyramides. À ne pas oublier : votre ballon.
7 octobre 2026 - Evry-Courcouronnes