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À Rouen : de la forêt à la cathédrale, une rando qui en met plein les vues

Et si l'on rejoignait la cathédrale de Rouen non par les quais de Seine, mais par les hauteurs boisées qui dominent la ville au nord ? Vingt kilomètres de forêt, de coteaux et de faubourgs de silex, pour arriver au pied de la façade que Monet a peinte trente fois - sans jamais marcher jusqu'à elle.

En partenariat avec la Métropole du Grand Paris et l’Entente Axe Seine, et le festival Normandie impressionniste

La cathédrale de Rouen. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Pour connaître Rouen, il faut l’approcher par les hauteurs. On l’a déjà fait depuis le sud, par les falaises de craie qui surplombent la Seine. Cette fois, c’est depuis les collines couvertes de forêts qui dominent la vieille ville. La Seine, c’est un paysage un peu lointain. Pour commencer, on attrape un train à la gare de Rouen-Rive-Droite — dix minutes de trajet, à peine. Le TER file vers Yvetot en remontant une petite rivière, le Cailly. Les rivières creusent des vallées, des vallons : c’est ça, le programme de la journée. Les suivre, monter, descendre, monter, descendre encore, par les hauteurs boisées, jusqu’à rejoindre l’icône plantée quasiment au bord de la Seine : la cathédrale.

On commence donc dans les arbres. La futaie de la forêt ferme le ciel ; les noisetiers se rejoignent au-dessus du chemin et la lumière tombe par taches, tremblante, sur le sol meuble. On marche un moment sans rien voir que du vert, persuadé que la journée sera une longue descente tranquille vers le fleuve. Erreur : ça grimpe autant que ça dévale, le relief ne fait aucun cadeau. Et puis, quelque part au-dessus de Mont-Saint-Aignan, la vue s’ouvre. D’un coup, la ville est là. Couchée dans sa vallée, hérissée de clochers, les fameux « 100 clochers » blancs qui ont fait sa réputation, la flèche de la cathédrale plantée au milieu. On a traversé pour y arriver une ancienne forêt de moines, une colline qui fut terre de lépreux avant de devenir quartier d’étudiants, des faubourgs de silex noir où les jardins débordent d’arbres et de fleurs par-dessus les murs. Du vert sombre au calcaire perforé de silex, de l’air libre campagnard à la pierre ouvragée des faubourgs.

C’est l’entrée la moins courue de Rouen, celle que ni les cars de tourisme ni, en son temps, les peintres n’ont empruntée. Et pourtant c’est, on va le voir, un bon chemin vers la cathédrale que Monet à fait connaitre dans le monde entier.

Infos pratiques : Au départ de la gare du Houlme, à une dizaine de minutes de TER de Rouen-Rive-Droite, cette randonnée de 21,3 km rejoint le centre de Rouen en environ 6 h 30 de marche. Le parcours, qui cumule 440 m de dénivelé positif, alterne chemins forestiers, sentiers de coteaux et traversées urbaines avant de s’achever à la gare de Rouen-Rive-Droite, au pied des principaux monuments de la ville. Le parcours est à consulter et télécharger (fichier GPX) ici

 

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Monet à Rouen, le marcheur cloué

Trente fois la même façade, sans jamais faire un pas vers elle : l’histoire mérite qu’on s’arrête. Février 1892, Claude Monet vient à Rouen pour une affaire de famille, lève les yeux sur la cathédrale, et ne la lâchera plus pendant deux ans. Lui qui a passé sa vie à peindre en plein air, en se déplaçant, en cherchant son point de vue, se retrouve ici prisonnier d’une place minuscule : aucun recul, impossible de planter le chevalet sur le parvis. Alors il se hisse à l’étage. D’abord un immeuble vide à l’angle de la place, puis l’arrière-boutique d’un magasin de lingerie — l’ancien Bureau des Finances, aujourd’hui l’office de tourisme —, puis une boutique de la rue du Grand-Pont. Toujours la même chose dans le viseur : le portail occidental, vu de si près qu’il ne tient pas tout entier dans le cadre. Une trentaine de toiles en sortiront, peintes jusqu’à une dizaine de front, l’artiste passant de l’une à l’autre selon que le soleil montait ou tombait. « Je travaille comme un fou », écrit-il. La nuit, la cathédrale lui tombe dessus, tantôt bleue, tantôt rose, tantôt jaune.

Le marcheur s’est fait guetteur. Et c’est de cette contrainte qu’est né le chef-d’œuvre : ne pouvant plus explorer l’espace, Monet s’est mis à explorer le temps. Trente toiles, c’est ce qui reste quand on ne peut plus faire un pas — la même façade reprise heure après heure, jusqu’à ce que la pierre se dissolve dans la lumière. Après les Meules et les Peupliers, avant les Nymphéas, les Cathédrales sont le sommet de sa méthode sérielle. Et notre balade, à l’exact opposé, prend tout son sens : là où il s’est immobilisé faute de recul, nous avons tout le recul des plateaux ; là où il s’est enfermé, nous traversons le grand air. On ne refait pas ses pas — il n’en a pas, sa fenêtre est un point unique. On fait l’inverse de sa méthode, et c’est en ne marchant pas comme lui qu’on finit, le soir venu, par voir ce qu’il voyait.

La forêt Verte, l’air avant la pierre

Mais nous n’en sommes pas là. Pour l’heure, on est encore en haut, dans les arbres, là où il n’y a rien à mesurer. La forêt Verte (oui, c’est son nom) couvre tout le plateau nord de Rouen ; on l’appelait autrefois Silveison, et les moines de l’abbaye Saint-Ouen y essartaient déjà au XIᵉ siècle. Le Bois de l’Archevêque qu’on y traverse dit assez à qui appartenait la terre : ici, même la forêt était d’Église. Le chemin se creuse, les noisetiers se rejoignent au-dessus de la tête et forment une nef végétale un peu fermée. Plus loin la futaie s’ouvre : chênes et hêtres vénérables, troncs hauts comme des colonnes. Sur les talus, les digitales dressent leurs clochettes roses ; la forêt a ses petits clochetons à elle, bien avant ceux de la ville.  Au détour d’un fût, un blockhaus de béton avalé par le lierre rappelle que ces plateaux furent fortifiés et bombardés. 

Mont-Saint-Aignan, la colline aux malades

À force de monter et de descendre, on débouche sur la lèvre du plateau qui surplombe Rouen et la Seine, au Mont-Saint-Aignan. Le nom raconte un retournement. Vers 1119, dix-neuf paroisses de Rouen fondent ici une léproserie sur le mont Saint-Jacques, sous la garde d’un prieuré de chanoines : on l’appelle le Mont-des-Malades, et l’on y éloigne les lépreux de la ville, admis au compte-gouttes contre un petit pécule. Aujourd’hui, la colline aux malades est devenue campus : là où l’on isolait les corps souffrants, les amphis et l’IUT de Rouen accueillent les jeunes par milliers. 

Et puis, la récompense, là où le paysage fait tout seul le travail de l’article. Par une trouée dans la haie, le coteau s’ouvre : au premier plan un champ moissonné et ses meules rondes ; au fond, en bas, dans la vallée, la flèche de la cathédrale et l’orchestre des clochers. Dans un seul regard, les Meules et la Cathédrale : c’est les deux grandes séries que Monet a fouillées jusqu’à l’épuisement, la paille passagère et la pierre prétendue éternelle, sous le même ciel changeant. De ce belvédère, « la ville aux cent clochers » cesse d’être une figure de style. Disons-le franchement : aucun impressionniste n’a peint Rouen depuis ces hauteurs nord — le panorama qui a fait des émules, de Camille Pissarro à William Turner, se prend en face, depuis la Côte Sainte-Catherine. Ce point de vue-ci, on ne le retrace pas : on le fabrique. C’est tout le plaisir de la chose. Il n’appartient qu’au marcheur.

Les faubourgs de silex

La descente commence pour de bon. On entre dans les faubourgs en longeant une pâture inclinée, dernier morceau de campagne accroché à la pente. Et là, le délice : les murs. La brique rouge des maisons normandes, puis le silex — ces galets de craie noire fendus et rangés à la main, sertis de chaînages de brique en damier, qui font des façades luisantes, presque des bijoux, et accrochent la lumière autrement que la pierre blanche. On longe des venelles, on pousse des passages, les jardins débordent par-dessus les murs : seringat en fleur, bambous, cerisiers, figuiers en pagaille, jusqu’à des palmiers incongrus. Le lierre, lui, avale tout, y compris les panneaux de circulation. C’est la Rouen discret des coteaux, un régal de marcheur.

Puis le silex cède la place à la dentelle. Au bout des ruelles surgit la première grande église de pierre ajourée : Saint-Maclou, chef-d’œuvre du gothique flamboyant, dont chaque gâble n’est plus qu’une résille de calcaire qui prend le jour différemment selon l’heure. On comprend là ce que Monet a vu : qu’une façade de Rouen n’est jamais deux fois la même, parce que l’air, ici, ne tient pas en place. C’est aussi le Rouen qu’a peint Camille Pissarro, lors de ses séjours des années 1880 et 1890, depuis les fenêtres de ses hôtels au bord du fleuve. Lui aussi peignait posté à une fenêtre ; lui aussi a fait de l’immobilité une méthode. Décidément, Rouen est une ville qu’on peint sans bouger — sauf à la prendre par les bois.

Au pied de la cathédrale

On débouche enfin sur la place de la Cathédrale. La fameuse. La façade est là, énorme, trop proche pour tenir dans le regard — exactement ce que Monet éprouvait depuis sa fenêtre, de l’autre côté de la place, à l’emplacement de l’actuel office de tourisme. On a marché toute la journée, franchi un bois de moines, une colline de malades et de saints, une dizaine de clochers, pour arriver au pied de la façade la plus ouvragée de la ville — celle que le peintre a choisie entre toutes parce qu’elle vibrait au moindre changement d’air.

On peut s’asseoir sur le parvis. On a bougé tout le jour ; Monet, lui, n’a jamais bougé. On a vu, depuis la colline, les meules et la cathédrale tenir dans un même regard ; on est maintenant au pied de la pierre, à guetter ce que la lumière en fait. Lui a trouvé la variation en restant immobile, l’œil rivé à une seule façade ; nous, en parcourant tout le pays qui mène à elle. Deux méthodes opposées, un même motif — et, sur ce parvis, elles se regardent enfin.

À quelques rues de là coule la source de tout : la Seine. C’est elle qui fabrique cette lumière mouvante, cette humidité qui adoucit les contours, ces brumes que le peintre relevait au petit matin. Les clochers captent ce que le fleuve exhale. On y reviendra — la Seine de Rouen mérite sa propre marche.

Le retour se fait à pied jusqu’à la gare, ou en métro.

En chemin, le centenaire Monet (jusqu’au 27 septembre 2026)

Cette marche tombe une année particulière : 2026 marque le centenaire de la mort de Claude Monet, et le festival Normandie Impressionniste place toute son édition sous le signe du jardin. Deux étapes de la balade y font écho, sans détour.

À deux rues de la cathédrale, dans l’église désaffectée Sainte-Croix-des-Pelletiers — rouverte au public pour l’occasion après dix ans de fermeture —, le studio néerlandais DRIFT (Lonneke Gordijn et Ralph Nauta) a suspendu Meadow, jardin suspendu : onze fleurs mécaniques lumineuses qui s’ouvrent et se referment lentement au-dessus des visiteurs, dans une chorégraphie de lumière et de mouvement. On entre dans le noir, on lève la tête, et l’on retrouve à l’envers la lumière vue trembler le matin dans les hêtres de la forêt Verte : un jardin sous voûte, qui respire. Entrée gratuite, jusqu’au 27 septembre 2026.

Et le soir venu, sur la façade de la cathédrale, c’est la lumière elle-même qui revient sur la pierre. La photographe japonaise Mika Ninagawa y signe Floraison Sauvage, la nouvelle création des projections « Cathédrale de Lumière » — succédant à Bob Wilson : la dentelle de calcaire disparaît sous une pluie de fleurs et de couleurs saturées qui dissolvent l’architecture et la font palpiter. Là où Monet relevait la lumière à la main, une toile à la fois, une machine la fait courir sur la façade en quelques secondes. Le motif n’a pas bougé depuis sept siècles ; ce qui change, encore et toujours, c’est ce qui se pose dessus.

Les faubourgs de Rouen, et la flèche de la cathédrale depuis le Mont Saint-Aignan. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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