Dans le Grand Paris, la nature ne se trouve pas. Elle se creuse, se dépollue, se réouvre. Voire se créé. Deux ans de randonnées dans la Métropole du Grand Paris avec des écologues, des paysagistes et des hydrologues pour comprendre comment un territoire post-industriel réapprend à être vivant - et pourquoi la nature qu'on y trouve n'est jamais là où on l'attendait.
Les « Balades nature de la Métropole du Grand Paris » sont proposées par Enlarge your Paris en partenariat avec la Métropole du Grand Paris pour faire découvrir le Plan biodiversité métropolitain et les projets qui renforcent la place de la nature dans le Grand Paris.
Refaire des sols vivants
Dans le Grand Paris, la nature commence souvent par des sols morts. Carrières éventrées, décharges comblées, friches industrielles abandonnées. Avant de planter, il faut d’abord réparer ce qui est en dessous.
En partenariat avec la Métropole du Grand Paris
La butte Pinson, à la frontière du Val-d’Oise et de la Seine-Saint-Denis
La butte Pinson a la forme d’un dragon, dit Valentine Arreguy, paysagiste à Île-de-France Nature. Sous ses flancs : 30 mètres de déchets. Gravats du chantier du RER Châtelet-Les Halles, ordures ménagères, résidus de carrière de gypse. Un siècle d’extraction, puis un siècle de décharge. « Le but du jeu, c’est de retrouver des sols fertiles. Vous ne pourrez jamais avoir de forêt sur un espace qui a été dénaturé. La forêt, c’est des sols fertiles qui ont des millénaires. » Depuis les années 1980, Île-de-France Nature travaille à ranimer ces terres : compost, écorce, matière organique. Dans une centaine d’années, peut-être des chênes. Pour l’instant, des acacias, des bouleaux, des peupliers — les espèces pionnières qui ouvrent le chemin.
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L’aire des Vents, à Dugny : un parc sur les ruines d’une fête
Coincée entre l’aéroport du Bourget et une autoroute, l’aire des Vents a longtemps servi de terrain événementiel à la Fête de l’Humanité — une grande pelouse fonctionnelle, sans ambition écologique. Elle deviendra en 2027 un parc de 20 hectares connecté au parc Georges-Valbon. À côté, un ancien dépôt de kérosène militaire, dépollué à l’occasion des Jeux olympiques, est déjà ouvert au public : chaises longues et aire de jeux là où l’armée stockait du carburant.
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Réapprendre à laisser couler les rivières
Dans la Métropole du Grand Paris, les rivières ne sont pas mortes. Elles sont enfouies. Soixante kilomètres de petites rivières coulent encore à ciel ouvert — et soixante autres restent busées sous l’asphalte, transformées en fossés rectilignes qui accélèrent les crues au lieu de les absorber.
La Bièvre, réouverte progressivement à Arcueil
La Bièvre est la première rivière grand-parisienne à avoir engagé le chemin de la renaturation. On l’a longée depuis le pied de l’A6 à Arcueil jusqu’aux portes de Paris, là où elle pourrait un jour couler à nouveau à ciel ouvert. Ce qui frappe : la rivière existe, visible, vivante par endroits — et disparaît brutalement là où une activité industrielle s’est installée au-dessus d’elle il y a cinquante ans. « Dès qu’on se retourne, il y a la route départementale, la casse automobile, et la rivière est en-dessous dans un coffre de béton. »
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Le Sausset, près de l’aéroport CDG
Le Sausset prend sa source au pied des pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle et traverse Sevran et Villepinte avant de rejoindre la Seine via le canal de Saint-Denis. Par endroits, il ressemble à une rivière. Par endroits, il disparaît. Les travaux engagés sur 600 mètres au parc du Vélodrome à Aulnay-sous-Bois visent à lui redonner un lit emboîté — un petit lit dans un grand lit — pour qu’il déborde sur ses berges plutôt que de provoquer des inondations en aval. « Si on veut que la rivière fonctionne comme une rivière, il faut lui redonner de la vie sur toute sa longueur. » Pour y arriver, il faudra des décennies — et déloger des activités industrielles installées au-dessus de son lit depuis un demi-siècle.
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Le Croult et le Petit Rosne, deux rivières que personne ne connaît
Le Croult et le Petit Rosne sont inconnues des Grand-Parisiens. Elles se rejoignent à Dugny avant de traverser le parc Georges-Valbon à La Courneuve, puis de se jeter dans la Seine à Saint-Denis. On les a longées sur 15 kilomètres. Une directive européenne fixe l’objectif de renaturation à 2033. Le vivant n’attend pas : dans les zones déjà renaturées du Petit Rosne, vers Gonesse, les libellules sont revenues.
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Transformer les infrastructures en paysages
Ce qui structure aujourd’hui la nature métropolitaine, ce ne sont pas les forêts ni les champs, ce sont les infrastructures. Aqueducs anciens, voies ferrées désaffectées, emprises de LGV : les coulées vertes du Grand Paris naissent souvent là où on ne les attendait pas.
L’aqueduc de la Dhuis, colonne vertébrale verte de l’Est parisien
Construit sous Napoléon III pour alimenter Paris en eau potable depuis l’Aisne, l’aqueduc de la Dhuis traverse encore la métropole sur 130 kilomètres souterrains, n’alimentant plus désormais que Disneyland Paris et les communes alentour. Au-dessus, Île-de-France Nature a aménagé une promenade continue de 27 kilomètres – bande verte qui relie des territoires fragmentés, de Clichy-sous-Bois jusqu’à la Seine-et-Marne. Infrastructure du XIXe siècle devenue, sans l’avoir cherché, colonne vertébrale verte de l’Est parisien.
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La Végétale, une compensation qui a dépassé ses ambitions
La Végétale s’appelait autrefois la Tégéval — anagramme de Végétal et surtout de TGV : C’est une compensation négociée lors du passage de la LGV d’interconnexion des TGV dans les années 1990 : une infrastructure verte née d’une infrastructure de béton. Depuis le terminus de la ligne 8 à Créteil, elle reconnecte aujourd’hui 450 hectares d’espaces naturels sur huit communes jusqu’aux plaines agricoles de Seine-et-Marne. En quelques heures de marche, on traverse des réserves ornithologiques créées dans d’anciennes carrières de sable, des prairies dépolluées, des forêts, des rivières. La nature ne s’ajoute pas à la ville : elle se glisse dans ses interstices.
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Le Grand Chemin, une autoroute pour le vivant à Romainville et Montreuil
Sur le plateau de Romainville et de Montreuil, faute de foncier disponible pour créer de nouveaux parcs, l’idée est de transformer la rue elle-même en espace végétalisé. Le Grand Chemin doit relier d’ici à 2030, sur 55 kilomètres, les principaux espaces naturels du territoire — du cimetière du Père-Lachaise jusqu’au canal de l’Ourcq. Une autoroute pour le vivant tracée dans les interstices de la ville dense : les hérissons pourront quitter les grands parcs en suivant les haies, les chauves-souris élargir leur territoire, les pollinisateurs trouver de nouvelles prairies fleuries.
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Faire entrer le vivant là où il n’a jamais été invité
La Défense : le basculement le plus symbolique
La Défense est le cas le plus inattendu. Premier quartier d’affaires européen, construit sur une dalle de béton dans les années 1960-70, il a été pensé sans la nature. D’ici à 2028, un parc de 5 hectares – le plus grand sur dalle en France — doit voir le jour sur son parvis. Le paysagiste Michel Desvigne prévoit d’y introduire 350 espèces végétales organisées en plusieurs strates, et de faire passer la surface végétalisée de 30 % à 70 %. « On peut espérer qu’avec la transformation de ce quartier on se réconciliera avec l’optimisme qui lui a donné naissance, mais en ayant cette fois une attention environnementale complètement différente. » Faire pousser un jardin à trente mètres au-dessus du sol suppose des contraintes techniques précises — des expérimentations sont en cours depuis plusieurs années pour tester ce qui tient. C’est peut-être ici que se joue le basculement le plus symbolique : faire entrer le vivant dans des lieux qui n’ont jamais été conçus pour lui.
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Le paradoxe : la Seine-Saint-Denis, territoire naturel de la métropole
Le paradoxe le plus fort de ces deux années de marche est aussi le moins intuitif : les espaces naturels les plus riches de la Métropole ne sont pas à Paris, mais en Seine-Saint-Denis.
Le parc Georges-Valbon, La Courneuve (Seine-Saint-Denis)
Troisième plus grand parc du Grand Paris, Georges-Valbon est aussi l’un des moins connus hors du département. Ses plans d’eau sont alimentés par le Croult et le Petit Rosne. Il fait partie du seul réseau de parcs urbains labellisé Natura 2000 en Europe – avec le parc du Sausset et la forêt de Bondy. Treize espèces d’oiseaux y sont considérées comme remarquables à l’échelle européenne : bondrée apivore, busard cendré, hibou des marais, martin-pêcheur.
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La forêt de Bondy (Seine-Saint-Denis)
Immense au Moyen Âge, peuplée de loups et de brigands selon la légende, la forêt de Bondy a été progressivement grignotée par l’urbanisation et menacée par des projets routiers, avant d’être protégée. Elle accueille aujourd’hui près d’un million de visiteurs par an — l’une des forêts les plus fréquentées gérées par Île-de-France Nature. Classée Natura 2000, elle abrite 13 espèces d’oiseaux remarquables pour l’Europe, nicheuses ou migratrices.
Les coteaux de l’Aulnoye, Chelles / Sevran
Entre Chelles en Seine-et-Marne et Sevran en Seine-Saint-Denis, une ancienne friche couverte de déchets et fréquentée par des motocross est devenue le premier parc naturel agricole d’Île-de-France. Un vigneron y produit 30 000 bouteilles par an d’un vin bio en viti-foresterie — pinot noir, chardonnay, savagnin — primé meilleur vin francilien en 2023. La même balade conduit à la forêt régionale de Bondy, aux pâturages de Coubron où des chevaux vivent en liberté toute l’année, et au parc de la Poudrerie de Sevran. « J’aurais jamais pensé qu’on fait du bon vin en Île-de-France », a dit une randonneuse en découvrant le vignoble. Elle résumait, sans le savoir, deux ans de surprises.
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La carte postale n’est pas celle qu’on attendait. C’est peut-être ça, le Grand Paris vert : un territoire qui surprend ceux qui acceptent de le parcourir à pied, avec un passe Navigo.

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15 avril 2025 - Métropole du Grand Paris