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« Personne n’avait traversé Paris à la nage depuis 80 ans »

La Traversée de Paris. Photo Laurent Neuville

Dimanche 12 juillet à 6h30, 47 nageurs se sont élancés du quai de la Gare, au pied de la Bibliothèque nationale, pour rallier le quai de Grenelle : 8,5 km dans la Seine, une épreuve qui n'avait plus eu lieu depuis près de 80 ans. Laurent Neuville, co-organisateur de cette Traversée de Paris à la nage ressuscitée, raconte une victoire personnelle. Et un mouvement plus large, celui du retour des Franciliens vers leurs fleuves.

Vous aviez déjà tenté de relancer cette Traversée par le passé ?

Oui, en 2012. Il y avait à l’époque un triathlon et une épreuve de nage avec palmes. Mais cette année-là, un nouveau préfet est arrivé et a annulé tous les événements prévus en Seine. Résultat : pendant douze ans, il n’y a eu aucune épreuve de nage dans le fleuve. Depuis les JO, avec les sites de baignade et surtout les contrôles sanitaires réalisés plusieurs fois par jour, on a enfin la garantie de savoir, au jour le jour, si on peut nager ou pas. C’est une contrainte, mais une contrainte qui nous permet d’exister.

Pourquoi avoir commencé par le canal de l’Ourcq, en 2015, plutôt que directement par la Seine ?

On a été les premiers à organiser des épreuves dans le canal. La qualité de l’eau y est très bonne depuis longtemps et beaucoup plus stable qu’en Seine — depuis 2015, on n’a jamais eu à annuler une épreuve dans le canal, contrairement à la Seine. C’est pour ça qu’on préfère y garder certaines épreuves : ça évite de devoir annuler tout un week-end si la qualité de l’eau du fleuve se dégrade.

Qu’est-ce qui fait que la qualité de l’eau reste si instable ?

C’est vraiment l’élément principal, dans nos cours d’eau comme dans la plupart des métropoles. Pendant longtemps, nos fleuves et rivières ont servi d’égouts. Aujourd’hui encore, il reste des raccordements qui ne sont pas faits au tout-à-l’égout : lors de fortes précipitations, il peut y avoir des rejets qui ne sont pas complètement traités. Il y a aussi le ruissellement urbain, la pollution, les rejets liés aux animaux. C’est pour ça qu’on a créé des bassins de rétention en amont. Mais parfois ça ne suffit pas, notamment en cas de très fortes précipitations, comme l’an dernier. C’est une contrainte qu’on retrouve aussi sur nos plages en été : quand il y a de gros orages, certaines baignades ferment.

« Quand il fait 42 degrés, certaines barrières sautent »

Qu’est-ce que ça représente, personnellement, d’avoir vu des nageurs traverser Paris ?

C’est une réussite. On est les premiers, avec mon association et les gens qui nous soutiennent, à avoir remis ça en place. C’est une victoire. Au début, on y allait un peu la fleur au fusil, sans avoir mesuré toutes les conséquences. Depuis, on a appris, on a les bons arguments et les bons process pour garantir aux autorités qu’on n’annulera jamais quand la qualité de l’eau ou la sécurité ne sont pas au niveau. Et il y a une vraie satisfaction à avoir relancé cette épreuve, qui remonte à 1905 et qui était très populaire à l’époque. La natation en rivière a quasiment disparu à partir des années 1970, quand la directive européenne sur les eaux de baignade a entraîné la fermeture de nombreux lieux de baignade autrefois très prisés en France.

Pour vous, ce projet dépasse largement le sport ?

Exactement. J’ai un côté un peu militant là-dedans. Organiser des épreuves de nage en eau libre, c’est mon activité, mais au-delà, je gère aussi des baignades qui permettent à monsieur et madame Tout-le-monde, aux enfants, aux jeunes comme aux moins jeunes, de trouver un point d’eau pour se rafraîchir. Ça fait plusieurs années qu’à Paris, on travaille main dans la main avec la Ville, et aujourd’hui ça s’inscrit dans le dispositif Paris Plages. Avec les épisodes de chaleur qu’on vit, ces baignades font recette.

Ça change la relation qu’ont les habitants avec leur fleuve ?

Avec le fleuve, mais plus largement aussi. Ce qu’on constate, à Paris et ailleurs, c’est un vrai retour vers l’eau. Pendant longtemps, on a tourné le dos à nos fleuves et rivières, parce que ces espaces étaient dédiés à l’activité fluviale, aux routes, aux voitures, aux parkings. Aujourd’hui, ce sont des espaces qu’on rend aux citoyens. Il y avait encore des réticences à se baigner, mais quand il fait 42 degrés, certaines barrières sautent. À partir du moment où la qualité de l’eau est gérée en amont, il n’y a plus de raison de s’en priver — à condition d’assurer une vraie surveillance et d’aménager les sites correctement.

« Rendre l’épreuve un peu plus populaire »

Quelle est la prochaine étape ?

Notre objectif pour les prochaines années, c’est d’abord d’obtenir un temps d’arrêt de navigation plus long, en discutant avec Voies Navigables de France. Et ensuite, de rendre l’épreuve un peu plus populaire, sans qu’elle s’adresse un jour à tout le monde, parce qu’il faut être capable de nager 8,5 km. Mais les épreuves plus courtes, entre 1 et 2 km, s’adressent à un public beaucoup plus large. Elles peuvent donner envie à des gens de s’entraîner davantage, et de nous apporter, un jour, les garanties nécessaires pour tenter la Traversée dans de bonnes conditions.

Et ailleurs en Île-de-France ?

On est une petite équipe, on n’a pas la capacité d’organiser énormément d’événements. On n’est d’ailleurs pas les seuls sur ce terrain : une ligue de la Fédération française de natation organise déjà depuis deux ans un événement en Seine au nord de Paris, du côté de Gennevilliers ou de l’Île-Saint-Denis. Si demain on organisait une épreuve du côté de Boulogne, de Sèvres ou de Saint-Cloud, ce sont des sites qui s’y prêteraient. Mais ce sera toujours la même contrainte : l’Agence régionale de Santé (ARS) demande des garanties sur la qualité de l’eau, qui change d’un point à l’autre du fleuve. Ce qui est vrai à un endroit ne l’est pas forcément cent mètres plus loin.

Un dernier mot ?

Depuis l’origine, la Ville de Paris nous accompagne : elle nous met à disposition l’accès aux pontons de la baignade de Grenelle, plutôt que de faire venir un bateau-pousseur avec son propre ponton. C’est une vraie logique de développement durable, utiliser les équipements déjà en place. Il faut le dire, parce qu’on a beaucoup entendu de critiques sur le coût de la dépollution de la Seine et de l’installation des baignades, au moment des JO et lors du lancement en 2025. Et maintenant que c’est en place, que ça marche, plus personne n’en parle. On a tendance à critiquer les politiques, mais quand ils vont au bout d’une ambition et que ça fonctionne, il faut aussi savoir le dire.

La Traversée de Paris. Photo Laurent Neuville
La Traversée de Paris. Photo Laurent Neuville

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