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Comment j’ai planté un arbre dans la future forêt de Maubuisson

Il y a six ans, je venais assister à la plantation du premier arbre de la future forêt de Maubuisson, dans le Val-d'Oise, entre la forêt de Montmorency et la Seine. Aujourd'hui, 350 000 arbres plus tard, je suis retournée mettre les mains dans la terre sur le chantier de la première forêt créée en France depuis Napoléon III. Reportage les pieds dans la gadoue, un jour de Sainte-Catherine.

Mes bottes s’enfoncent dans la glaise. Ça colle, ça ventouse, ça fait « schlomp » à chaque pas. Bienvenue dans la plaine de Pierrelaye-Bessancourt, Val-d’Oise, un jour de Sainte-Catherine — la date que tous les jardiniers connaissent : « À la Sainte-Catherine, tout bois prend racine. » Et comme souvent fin novembre, il fait moche. La bruine enveloppe le terrain en cours de plantation. Au loin, quelques silhouettes d’arbres déjà plantés émergent à travers le crachin. Preuve qu’ici, malgré la glaise et l’air humide, quelque chose pousse, s’obstine, s’invente.

Il y a exactement six ans, jour pour jour, j’étais venue ici assister à la plantation du premier arbre de la future forêt de Maubuisson. À l’époque, on l’appelait encore « forêt de Pierrelaye » ou « forêt du Grand Paris ». C’était un pari un peu fou : faire pousser un million d’arbres sur une plaine polluée, abandonnée, défigurée par les dépôts sauvages. La première forêt plantée en France depuis Napoléon III.  Aujourd’hui, pour la sixième saison de plantation, je suis revenue mettre en terre un petit chêne. Je retrouve presque le même froid, le même vent. On plante aujourd’hui dans un ancien champ de maïs, au sud de la future forêt, à deux pas des berges de la Seine. Une plaine encore agricole, avec sa route au cordeau et ses lignes à haute tension pour seuls repères. Dans quelques décennies, cet espace né de l’industrialisation de l’agriculture deviendra un morceau de forêt métropolitaine. On basculera du champ productiviste à l’écosystème résilient. Et ça paraît presque irréel vu d’ici.

Sur le terrain avec l’ONF

Je m’éloigne du coin où les officiels se succèdent au micro et je vais retrouver les agents de l’ONF, ceux qui pilotent les plantations depuis le début. L’un d’eux me fait le bilan : « Depuis 2019, 350 000 arbres ont été plantés. Le million sera certainement dépassé en 2029. » C’est assez vertigineux. 350 000 arbres, c’est déjà l’équivalent de milliers d’hectares reboisés, une masse verte en formation qui, vue du ciel, commence à dessiner la future canopée. Le taux de reprise dépasse les 90 % — plus de neuf arbres sur dix ont survécu. Ceux plantés lors de la première saison atteignent déjà 7 mètres de haut, la taille d’un petit immeuble de deux étages. Mais tout n’a pas été anticipé. Un forestier me raconte, mi-amusé mi-dépité : « Les campagnols bouffent les racines des arbres. Ça, on ne l’avait pas prévu. » La nature reprend ses droits — avec ses imprévus.

Les forestiers m’expliquent que les premiers sentiers de randonnée, entre la forêt de Montmorency et la Seine, ouvriront au printemps. Pour avoir de nombreuses fois fait ce parcours à pied, au milieu des scooters volés et brûlés, des sacs de déchets… je suis ébahi. C’est génial.

Réparer une plaine cabossée

Si on plante une forêt ici, c’est pour réparer. Au XIXe siècle, la Ville de Paris rachète ces terres pour y épandre ses boues d’épuration. Rendue subitement fertile, la plaine devient le « potager de Paris » et exporte ses asperges et ses choux vers la capitale. Jusqu’à ce que les métaux lourds — plomb, zinc, cuivre — contenus dans ces boues ne condamnent l’activité maraîchère, en 1992. Depuis, la déshérence : dépôts sauvages, carcasses de voitures, gravats, sacs d’amiante. 

Pour « cicatriser » ce territoire, un élu local s’est battu : Monsieur Tailly, ancien maire de Frépillon, une commune de la plaine de Pierrelaye. Je me souviens encore de notre escapade de reconnaissance en 2019 : lui marchant en tête, me montrant du doigt là où poussera la future forêt, comme si elle existait déjà dans son regard. C’est lui qui a porté l’idée d’y créer une vraie forêt — pas un parc, une forêt de 1 350 hectares, soit 85 fois le Jardin du Luxembourg — et qui a fédéré une coalition improbable : Région, Département, Ville de Paris, Syndicat Intercommunal d’Assainissement de l’Agglomération Parisienne (SIAAP), Agence de l’eau Seine Normandie, Office national des Forêts (ONF)… Pour que chacun finance le projet, mais donne aussi des terrains, et un coup de main. Ou de pelle. Je l’ai revu ce matin de plantation, sous le crachin. C’était sa dernière saison de plantation. Dans quelques mois, il ne sera plus élu. Mais tout le monde ici semble s’accorder : il peut être fier.

La lutte continue

Pour l’ONF, ce chantier est aussi un laboratoire. Les essences — chêne pubescent, chêne chevelu, érable champêtre, tilleul — ont été choisies pour résister à +4°C voire +6°C d’ici 2070. L’objectif n’est pas de produire du bois, mais de créer un écosystème résilient. À terme, cette forêt fera le lien entre Montmorency au nord et Saint-Germain-en-Laye de l’autre côté de la Seine. Le chaînon manquant de la ceinture verte francilienne. Et le travail n’est pas terminé. La lutte contre les dépôts sauvages s’accélère, tout comme les rachats de terrains et les expulsions d’occupations illégales. En cinq ans, « ça a bien bougé », me dit-on. Mais il reste du chemin. En attendant, sous le crachin de novembre, tout le monde se retrouve les pieds dans la gadoue — élus, forestiers, bénévoles — à planter son petit bout de chêne. Et à piétiner celui du voisin.

Mon petit arbre sera-t-il encore là dans 20 ans ? Aucune idée. Mais rendez-vous quand même pour vérifier.