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La Seine-Saint-Denis écrit la mémoire de la Shoah en « outre-nuit »

Fresque de l’artiste Chemsedine Herriche au cœur de la Cité de la Muette à Drancy. DR Manifesto

La déportation des Juifs de France ne s’est pas faite à Paris. Elle s’est organisée ici, en Seine-Saint-Denis, à quelques kilomètres du centre, dans l’efficacité silencieuse d’un nœud ferroviaire. Inauguré ce dimanche 26 avril, le parcours « Outre-Nuit » de l’artiste Chemsedine Herriche relie cinq lieux de mémoire : Drancy, Bobigny, Le Bourget, Pantin, Romainville. Cinq sites où s’est jouée, entre 1941 et 1944, la part française de la déportation. Un parcours qui arrive au moment précis où la mémoire bascule dans l’histoire — quand les derniers témoins se taisent.

Des mots laissés sur les murs

À la Cité de la Muette, à Drancy, un graffiti monumental recouvre désormais le pignon d’un immeuble, face au Mémorial de la Shoah. Bleu profond à la base, plus clair vers le toit, comme une nuit qui finirait par se lever. Et dans cette grande page bleue, des phrases font effraction :

« Vive la France »

« Parti pour une destination inconnue »

« Au revoir, et à après la guerre »

Ces mots ont été gravés dans le plâtre par les internés juifs avant leur départ en convoi. Chemsedine Herriche les a agrandis à l’échelle du bâtiment, et le geste, à lui seul, dit tout du parcours qu’il signe : exhumer les traces, les rendre visibles, les rendre aux lieux.

La machine logistique de la déportation

Quand on pense à la Shoah à Paris, on pense au Marais, au Mémorial, au Vél’ d’Hiv. Pourtant, la déportation ne s’est pas opérée là. Elle s’est opérée ici, à quelques kilomètres au nord-est. 67 000 Juifs internés à Drancy, déportés vers Auschwitz-Birkenau. 66 convois partis de Seine-Saint-Denis. 

Drancy est le camp de transit. Le Bourget, puis Bobigny, les gares d’expédition. Pantin envoie les derniers convois. Romainville interne les résistants. Et si tout converge ici, c’est par calcul : le territoire forme un nœud ferroviaire connecté à la gare de l’Est et aux lignes vers l’Allemagne et la Pologne occupée. Les convois peuvent partir sans traverser Paris.

Le basculement du Bourget à Bobigny, à l’été 1943, dit tout. Le Bourget est une gare de voyageurs, trop visible : les trains de banlieue passent, les regards aussi, les récits remontent. Bobigny, gare de fret au bout d’une route, permet d’acheminer les déportés en bus depuis Drancy, à l’abri des regards. La substitution est, en elle-même, un aveu. L’organisation est « parfaite ». Elle est aussi documentée : la SNCF a reconnu en 2011, à la suite des travaux de l’historien Christian Bachelier, avoir facturé ces convois à l’État français. Aujourd’hui, des centaines de milliers de voyageurs passent chaque jour sur ces lignes -RER B, RER E – sans savoir ce qu’ils longent.

Une mémoire longtemps périphérique

Pendant des décennies, ces lieux sont restés invisibles. Drancy n’a été redécouvert qu’au début des années 1990, la Cité de la Muette classée en 2001, le Mémorial ouvert en 2012, la gare de Bobigny rouverte en 2023. Quatre dates, et quatre décennies de silence avant elles. Entre-temps, les sites ont vécu autrement. À Bobigny, un ferrailleur a occupé les terrains depuis la fin de la guerre, entreposant ses stocks par-dessus les rails et les pavés. Sans le savoir, sans le vouloir, il a fait le travail d’un conservateur : son activité a figé le lieu, et l’a sauvé.

La sauvegarde, elle, tient à des engagements. Celui notamment de Georges Valbon, ancien résistant, communiste, maire de Bobigny et premier président du conseil général de la Seine-Saint-Denis, qui s’oppose en 1987 à la destruction de la gare par la SNCF. Que cette mémoire ait été tenue ici, en banlieue, par cette gauche issue de la Résistance, n’est pas anecdotique. Elle est restée longtemps hors du récit central. Le département s’est doté très tôt d’un service d’archives et d’un service du patrimoine — où exerce aujourd’hui l’historien Benoît Pouvreau, commissaire des grandes expositions du Mémorial de Drancy.

Quand les témoins disparaissent

Quatre-vingts ans après Auschwitz, les survivants disparaissent — et avec eux, toute une manière de transmettre. L’historienne Annette Wieviorka avait nommé cela « l’ère du témoin ». Cette ère s’achève. La Shoah entre pleinement dans l’histoire. 

C’est dans ce moment-là que s’inscrit « Outre-Nuit ». Né en 1988, Chemsedine Herriche appartient à une génération qui n’a pas connu de témoins directs. Son travail, depuis des années, consiste à faire passer ces voix autrement – par le mur, le dessin, la sculpture. À les arracher au silence par la matière. 

Il y a quelques années, j’avais visité au Mémorial de Drancy, avec Benoît Pouvreau, une exposition de fragments de plâtre portant les graffitis des internés. Des morceaux de mur arrachés à la Cité de la Muette lors de campagnes de relevés patiemment menées par le service du patrimoine du département. Des mots simples, parfois banals — quelques-uns comme des bouteilles à la mer, d’autres comme de presque innocentes cartes postales écrites par des hommes et des femmes qui ne savaient pas encore. Leur force tenait à leur fragilité.

Ce que fait Herriche aujourd’hui prolonge ce geste. Ces inscriptions, il les redonne au format mural, sur les pignons mêmes de la Cité de la Muette. Du mur au mur. Des prisonniers à nous.

Des lieux, des présences

À la Cité de la Muette, j’avais aussi organisé une visite avec Benoît Pouvreau, pour un groupe d’une centaine de personnes. Nous étions assis dans une galerie du grand bâtiment en U. Pendant que l’historien racontait la mémoire du lieu, les habitants actuels passaient au milieu de nous, rentraient de leurs courses, montaient chez eux. Deux temporalités se croisaient sans heurt : celle des disparus de 1942 et celle des familles d’aujourd’hui. On se demandait comment on vit dans un lieu qui porte une telle mémoire. Personne n’avait de réponse, et c’était sans doute la seule réponse possible.

À Bobigny, ce qui frappe, c’est le vide. Un silence qu’on n’attend pas en plein cœur d’un nœud ferroviaire et routier saturé, comme si l’on descendait d’un coup dans une couche topographique d’où le présent aurait été retiré. Et ce qui frappe encore plus, en y revenant après la réouverture du Mémorial en 2023, c’est que ce vide a été préservé. Tenu. Reconnu pour la seule forme adéquate au lieu.

À Pantin et au Bourget, c’est l’inverse. Les traces matérielles ont presque disparu. Au quai aux bestiaux de Pantin, rue Cartier-Bresson -comme le photographe -, il faut chercher pour trouver le morceau de rail et la plaque qui rappellent les derniers convois de résistants de 1944. Au Bourget, les bâtiments d’origine ont été détruits par les bombardements de la guerre, puis effacés par les remaniements ferroviaires d’après-guerre. La déportation y a laissé moins de murs que de noms. Lieux d’effacement, et c’est précisément ce qui rend, ici plus qu’ailleurs, le geste de Chemsedine Herriche nécessaire.

À Romainville, enfin, la mémoire entre en cohabitation avec l’aménagement urbain. Le fort des Lilas — ouvrage du système Séré de Rivières construit dans les années 1870 pour défendre Paris après la défaite face à la Prusse, retourné en 1940 par l’occupant en camp d’internement pour les résistants, et notamment pour des milliers de femmes mises à l’isolement avant d’être fusillées au Mont-Valérien ou déportées — fait depuis 2017 l’objet d’un projet d’écoquartier lauréat d’Inventons la Métropole du Grand Paris. Logements en accession, résidence étudiante, gymnase, commerces. Et au cœur du dispositif, le futur Mémorial national des femmes en résistance et en déportation, premier du genre en France, prévu pour 2028. C’est ici, sur ce site où la mémoire s’apprête à cohabiter avec des logements et un gymnase, que la Seine-Saint-Denis ouvre officiellement son parcours cet après-midi.

Faire tenir l’écho

À Bobigny, sur le site de l’ancienne gare, c’est Ari Brodach qui dirige aujourd’hui le Mémorial. Quand on l’interroge sur ce que représente, pour lui, ce travail au milieu d’un lieu presque vide dont les pavés sont les pavés historiques et les rails ceux de l’été 1944, il marche un moment en silence. Puis il s’arrête devant un mur, à l’entrée du parcours mémoriel. Une phrase y est gravée :

« Si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons. »

Elle est de Benjamin Fondane, poète juif roumain de langue française, déporté depuis cette gare le 30 mai 1944 sur le convoi 75, et gazé à Auschwitz quelques mois plus tard. C’est l’auteur lui-même qui parle, depuis le lieu d’où il est parti. 

Des trains passent toujours à Bobigny. Des voyageurs aussi. Leurs trajectoires croisent celles d’hier sans toujours le savoir. « Outre-Nuit » ne fait qu’une chose, et c’est immense : empêcher cet écho de disparaître.

La fresque de l’artiste Chemsedine Herriche prend place au cœur de la Cité de la Muette à Drancy. DR Manifesto
La fresque de l’artiste Chemsedine Herriche prend place au cœur de la Cité de la Muette à Drancy. DR Manifesto

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