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« Les arbres aussi ont des coups de soleil »

Forêt domaniale de Montmorency. VIanney Delourme pour Enlarge your Paris

Canicule de juin 2026, deuxième vague en six semaines. Pendant qu’on cherche l’ombre, les arbres d’Île-de-France encaissent. Loïc Eon, spécialiste de la gestion forestière à Île-de-France Nature, raconte ce qui se joue sous l’écorce : défoliation, embolie, sols qui ne se rechargent plus. Et une question qui n’a rien d’anodin — nos forêts franciliennes vont-elles tenir le coup ?

Sous les arbres, 5 °C de moins

Première chose qu’on éprouve pendant la canicule : on respire mieux dès qu’on entre en forêt. Pourquoi se sent-on aussi bien sous les arbres ?

Loïc Eon, spécialiste de la gestion forestière à Île-de-France Nature : Parce que le couvert végétal intercepte les premiers rayons du soleil, les plus brûlants — 5 °C de moins, au moins. S’y ajoute l’humidité ambiante : l’arbre transpire, le sol garde un peu d’eau qui s’évapore, et la température ressentie chute. En plein soleil à 40 °C, c’est intenable ; sous les arbres, vous redescendez à 35 °C, et là, ça tient.

Sauf que ces arbres qui nous rafraîchissent encaissent eux-mêmes. Quand il fait 40 °C, que fait un arbre ?

Tout dépend du rythme. Les arbres savent encaisser le chaud comme le froid, à condition que ça monte ou que ça descende crescendo. Passer de 25 à 40 °C en deux jours, l’arbre ne suit plus : il résiste à 40 °C, pas à une bascule aussi brutale. En hiver, c’est pareil — il lui faut un mois pour concentrer dans sa sève les sels qui la protègent du gel ; si la température plonge de 0 à -21 °C en une nuit, il n’a pas le temps, et les vaisseaux qui acheminent la sève peuvent éclater.

Là, on est en été. La première défense de l’arbre, c’est de se défolier : il lâche une partie de ses feuilles pour réduire la surface par laquelle l’eau s’évapore. Et la demande est colossale : un chêne boit 200 litres d’eau par jour en temps normal, jusqu’à 1 000 sous forte chaleur. Sous les chênes — et je parle beaucoup du chêne, parce que je l’aime bien — on retrouve des bouquets de quatre ou cinq feuilles par terre, vertes virant au marron. Cuites, en fait.

Il n’y a que la perte des feuilles ?

Non. Il y a aussi les coups de soleil. Après une première feuillaison en avril, l’arbre fait une deuxième pousse en juin, la fameuse pousse de la Saint-Jean. Une feuille toute neuve prend un soleil violent : le bord du limbe brûle et vire au marron, le centre reste vert. Mais elle finira par tomber, c’est irréparable. Et des feuilles qui tombent un 21 juin, ce n’est pas la saison : on parle de défoliation précoce.

Quand l’arbre fait une embolie

Moins de feuilles, ça change quoi pour lui ?

Énormément. Les feuilles captent le carbone : si la surface foliaire passe de 250 à 150 m², l’arbre tourne au ralenti — il ne vit plus, il survit. Et la sève monte justement parce que les feuilles transpirent : en s’évaporant au niveau des stomates, l’eau crée une tension qui tire toute la colonne vers le haut, comme dans une paille. Moins de feuilles, moins d’appel : de l’air entre dans les vaisseaux à la place de la sève. C’est une cavitation — chez l’humain, on dirait une embolie. La pompe tire de l’air au lieu de l’eau, et ça ne pardonne pas.

Et comme nous, un arbre sain se défend seul. Affaibli, il se fait cueillir par le premier aléa qui passe — la grippe qu’on attrape parce qu’on était déjà fatigué. Les maladies ne manquent pas : l’encre du châtaignier, la suie de l’érable, la chalarose du frêne.

Ces deux canicules coup sur coup suffisent à expliquer leur état ?

Non, et c’est le cœur du sujet. Sur trois ou quatre ans, ce n’est pas que la chaleur qui les abîme. L’excès d’eau en hiver, ils n’aiment pas non plus : trop d’eau, c’est moins d’oxygène dans le sol, et il leur faut les deux. Sur un sol engorgé, l’arbre ne fait pas ses réserves.

Le dérèglement climatique ne change pas forcément la quantité de pluie annuelle, mais il en change la répartition. 40 millimètres qui tombaient sur une semaine tombent aujourd’hui en une journée. L’hiver, l’eau ne s’infiltre plus, elle ruisselle et emporte l’humus et les vers de terre jusqu’à la rivière ; les sols ne se rechargent pas. Et l’été, l’arbre cherche à puiser dans un sol vide. Le phénomène s’aggrave depuis quinze ans.

Toutes les forêts sont-elles égales devant ça ?

Non, le sol pèse lourd. Versez un verre d’eau sur du sable : ça traverse aussitôt, aucune rétention ; sur du limon, l’eau met longtemps à descendre. Les massifs sableux comme celui de Fontainebleau sont donc bien plus exposés que les sols profonds du plateau de la Brie. Un coup de chaud tous les dix ans, l’arbre puise dans ses réserves et refait une feuillaison. Trois étés de suite, il n’a plus rien — et là, il sèche pour de bon.

50 °C en vue : les forêts vont-elles tenir ?

Certains scénarios climatiques envisagent des pics approchant les 50 °C en France d’ici 2050. Les forêts franciliennes peuvent-elles s’adapter à des changements aussi brutaux ?

Personne ne peut prédire l’ampleur du changement d’ici dix ou vingt ans. Ce qu’on sait, c’est que les écarts vont grandir et la répartition de l’eau se déséquilibrer encore. On prendra toujours 700 millimètres à l’année, mais si presque tout tombe de novembre à février, ça fait cinq ou six mois sans eau — et ces déficits-là font très mal, parce que les arbres n’y sont pas préparés. Vous dire qu’ils seront tous encore là dans cinquante ans, ce serait mentir.

Il n’y a donc aucun espoir ?

Si, et il tient dans la génétique. Une population d’arbres, c’est de la diversité — des grands, des petits, comme chez les hommes — et certains portent des gènes qui répondent mieux. Le chêne fleurit en mars et puise à chaque fois dans son capital pour produire une graine adaptée à la météo du moment. Une souche de deux cents ans, c’est deux siècles de mémoire — chaud, froid, sec, humide. C’est sa banque génétique, et plus les souches sont anciennes, plus ce capital est grand. Travailler avec la régénération naturelle, c’est le conserver — et ça ne coûte rien.

Il y a aussi, avec la chaleur et la sécheresse, des risques d’incendie qu’on n’imaginait pas en Île-de-France.

L’Île-de-France connaît de vrais incendies depuis dix ans, et la préfecture vient d’imposer du débroussaillage à des dizaines de communes — un réflexe qu’on associait à la zone méditerranéenne. Voir broyer les bords de route, pour qui a toujours vécu ici, ça fait tout drôle, mais c’est la loi. Et c’est le signe qu’on a changé d’époque.

La forêt de la Commanderie à Larchant / @ SMA_cbadet
La forêt de la Commanderie à Larchant / @ SMA_cbadet
En lisière de la forêt de Chantilly. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La lisière septentrionale de la forêt de Montmorency. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La forêt de Poligny, mini-Fontainebleau aux portes de Nemours / © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
La forêt de Meudon, la forêt la plus proche de Paris / © Virginie Jannière pour Enlarge your Paris
La forêt de Meudon, la forêt la plus proche de Paris / © Virginie Jannière pour Enlarge your Paris

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