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Data Centers franciliens : de Netflix à la bombe

L’ancienne centrale thermique EDF de Montereau-Fault-Yonne. DR

À qui profite le cloud ? Data centers, foncier, énergie, souveraineté numérique : la grande couronne francilienne est devenue le nouveau terrain de jeu du cloud mondial. De La Courneuve à Bruyères-le-Châtel, enquête sur des infrastructures qui redessinent discrètement le paysage — de Netflix à la bombe nucléaire.

C’était en février 2015, quelques mois avant la COP21. Une cinquantaine de curieux suivaient la journaliste Jade Lindgaard dans les zones industrielles de La Courneuve — à la découverte de ces hangars aveugles qui commençaient à pousser sur les friches. Les fameux data centers.

Le terme ne disait rien à personne. On parlait de « centres de stockage de données », on notait le bruit des générateurs, la consommation électrique hors normes, les riverains qui découvraient ces voisins encombrants sans avoir été consultés. Sur l’un des sites, un ancien terrain d’Airbus Helicopters : des centaines d’emplois industriels partis, remplacés par des serveurs qui tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et une poignée de techniciens.

Dix ans plus tard, le sujet a quitté la rubrique militantisme pour s’installer en une des journaux. La France est devenue en 2025 le premier pays destinataire des investissements étrangers dans les data centers. L’ADEME en recense 352 en activité dans l’Hexagone, contre 250 en 2022. Et le phénomène s’est déplacé : les friches du 93 ne suffisent plus.

Le 93 c’était pour l’entrée 

Les opérateurs lorgnent désormais la grande couronne — leurs zones d’activités, leurs anciennes centrales thermiques, les friches industrielles et parfois des bouts de terres agricoles. À Montereau en Seine-et-Marne, un projet à 4 milliards d’euros sur le site d’une ancienne centrale EDF. À Lisses et Corbeil-Essonnes, des campus de plusieurs dizaines d’hectares. Des infrastructures pensées pour stocker les données de millions d’utilisateurs, alimenter les plateformes de streaming, faire tourner les outils de bureautique dans le cloud.

Il y a le foncier. Et puis l’énergie. Selon RTE, en Île-de-France, les demandes de raccordement électrique atteignent 3,5 gigawatts pour 2030, l’équivalent d’une ville de 4 millions d’habitants. Certains projets prévoient même de pomper l’eau de refroidissement directement dans la Seine — sans réponse sur ce qu’il adviendra les années de sécheresse.

De Mazarine au cluster nucléaire 

Et puis il y a Bruyères-le-Châtel. Un village du sud de l’Essonne qu’on traverse sans s’arrêter — maisons de meulière, clocher, bout de forêt. Entre les marais, la vallée de la Juine et la forêt départementale de la Roche Turpin. Une mini forêt de Fontainebleau, pins, blocs de grès et sable. Et des militaires. Ce territoire n’est pas n’importe lequel : c’est ici que le CEA a extrait, dès 1948, les premiers milligrammes de plutonium français. Que fut conçue la bombe atomique nationale. À deux kilomètres, le château de Souzy-la-Briche, résidence de week-end des Premiers ministres — et le lieu où Mazarine Pingeot a grandi en secret. Sur un coteau, un camp militaire : des murs, des barbelés, des panneaux interdisant les photos. C’est là que s’invente le cloud militaire souverain. Pas par hasard.

Ce détail change tout. D’un côté, des géants américains qui pompent le foncier francilien, l’eau de la Seine et les capacités du réseau électrique pour stocker des données commerciales. De l’autre, à quarante kilomètres de La Courneuve, une infrastructure qui pourrait devenir stratégique pour l’État. Deux logiques opposées, les mêmes besoins en énergie et en foncier, le même moment.

Alors à qui profite le cloud ? Au marché, qui y voit une rente foncière et énergétique à long terme. Ou à la souveraineté, qui commence tout juste à comprendre l’enjeu. La réponse se joue maintenant, dans les zones d’activités de grande couronne, sur les friches d’anciennes centrales — et dans un village de meulière du sud de l’Essonne.

En 2015, notre article s’intitulait « Attention ! Virée toxique en Seine-Saint-Denis ». Il était en avance sur son temps.

Eclairion achève de construire en Essonne un centre de données modulaire spécifiquement dédié à l’hébergement en colocation de supercalculateurs. DR

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