Société
|

Usine XL à Vitry : De quel bois le Grand Paris se chauffe-t-il ?

Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris

Paris veut construire une centrale biomasse sur le site d'une ancienne usine EDF à Vitry. Les riverains, échaudés par quinze ans de combat contre un dépôt pétrolier, s'inquiètent de ce qu'on va brûler. Mais l'histoire est plus complexe qu'un énième épisode "Paris contre banlieue".

Deux cheminées de 160 mètres, rayées rouge et blanc, plantées en bord de Seine. Point culminant du Val-de-Marne. Vestige d’une centrale à charbon à l’arrêt depuis dix ans. Paris veut y construire une usine de chauffage au bois. Vitry refuse. Nouveau round de Paris contre la banlieue ? C’est un peu plus compliqué que ça.

Aux Ardoines, le chantier permanent

Nous sommes dans l’un des derniers grands quartiers industriels du Grand Paris. Les Ardoines, à Vitry-sur-Seine : 300 hectares entre les voies du RER C et la Seine. Sanofi y fait de la bioproduction, Air Liquide y stocke ses gaz, la SNCF y entretient ses rames. Pendant des décennies, le coin a aussi hébergé une centrale thermique au charbon et un dépôt pétrolier classé Seveso — le genre d’installation où on simule tous les ans des accidents pour voir si les secours suivent.

Aujourd’hui, le quartier mue. La ligne 15 du Grand Paris Express y ouvrira une gare. Le dépôt pétrolier, après quinze ans de bras de fer, a enfin fermé en 2025. Un parc est prévu en bord de Seine. Et c’est là que Paris débarque avec un nouveau projet.

Ce qu’on va brûler

Son petit nom : Thermo-sur-Seine. Le principe : trois grosses chaudières à bois pour alimenter le réseau de chauffage urbain parisien. Le combustible arriverait par péniche depuis une plateforme à Ris-Orangis (91). Mise en service : 2031. Coût : 1,2 milliard d’euros.

Ce qui inquiète les riverains, c’est ce qu’on va brûler. Le projet parle de « bois » et de « combustibles solides de récupération ». Derrière ce terme technique se cachent des déchets plastiques, du bois de chantier traité, des meubles contenant colles et solvants. Quid des émissions de particules fines, de dioxines, d’oxydes d’azote ? La concertation publique devra répondre. Elle n’a pas encore de date.

Petit problème supplémentaire : le terrain appartient à EDF, qui ne veut pas vendre. En juillet 2025, Paris a donc voté le principe d’une expropriation. Oui, une collectivité peut exproprier un opérateur public. C’est rare, c’est tendu, mais c’est en cours.

On comprend que les Vitriots soient moyennement ravis. Ils viennent de passer quinze ans à réclamer le départ du dépôt pétrolier. Quinze ans de pétitions, de promesses ministérielles jamais tenues, de réunions publiques après chaque accident industriel qui faisait la une (coucou Lubrizol). Et au moment où le dépôt ferme enfin, on leur annonce qu’une usine de combustion va s’installer sur le terrain d’à côté.

Pourquoi ici ?

Ce n’est pas un hasard. Dans un Grand Paris largement saturé, les grandes emprises foncières connectées au fleuve, au rail et aux réseaux industriels sont devenues rarissimes. Les Ardoines font partie de ces derniers territoires capables d’accueillir des équipements lourds.

Et le site a une histoire. Construite au tournant du XXᵉ siècle, l’usine à charbon avait une vocation précise : fournir l’électricité des premiers tramways parisiens. Déjà, la rive sud de la Seine jouait ce rôle discret de support énergétique de la capitale. Près de 150 ans plus tard, c’est sur ce même site que revient une nouvelle infrastructure métropolitaine — comme si certains territoires restaient durablement assignés à accompagner les grandes transitions de la ville-centre.

Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
Le quartier des Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris

Les tours Eiffel de Vitry

Les deux cheminées de l’ancienne centrale culminent à 160 mètres. C’est le point le plus haut du Val-de-Marne, visible depuis toute la vallée. Les habitants les appellent « les tours Eiffel de Vitry ». EDF voulait les démolir. La ville a dit non, les a classées « patrimoine remarquable », et a gagné au tribunal en 2022.

Sauf que victoire ou pas, personne ne sait quoi en faire. Les cheminées sont bourrées d’amiante. EDF refuse de payer le désamiantage puisqu’on l’empêche de démolir. La ville n’a pas le budget. L’État regarde ailleurs. En attendant, les tours se dégradent.

Pour les habitants, elles sont la mémoire d’une ville ouvrière, industrielle. On rêve d’un musée de l’énergie, d’une fresque monumentale, d’un belvédère au sommet. Des performances artistiques les font revivre de temps en temps. Mais pour l’instant, ce sont des rêves sans financement.

530 kilomètres de tuyaux sous vos pieds

Avant d’aller plus loin, un mot sur ce qui est au cœur de cette affaire — parce que c’est fascinant et que personne n’en parle jamais. Sous Paris et sa banlieue courent 530 kilomètres de canalisations. Elles transportent de la vapeur d’eau brûlante vers 6 000 immeubles, hôpitaux, écoles, musées. C’est le réseau de chauffage urbain — le plus grand de France, en service depuis 1927.

L’idée : plutôt que chaque immeuble ait sa chaudière au gaz, une infrastructure mutualisée produit la chaleur pour tout le monde. Et cette chaleur peut venir de sources différentes. Aujourd’hui, 45 % provient des incinérateurs de déchets ménagers (ceux d’Ivry, Issy, Saint-Ouen). Le reste : du gaz, de la biomasse, un peu de géothermie. Paris veut passer à 75 % d’énergies renouvelables en 2030, 100 % en 2050. Pour ça, il faut de nouvelles installations. D’où Vitry. Le contrat signé fin 2024 prévoit 3,4 milliards d’investissements sur 25 ans.

Qui chauffe qui ?

On pourrait s’arrêter là et conclure : encore un équipement que Paris impose à sa banlieue. Ce serait une belle histoire. Ce serait aussi un peu court. Car le réseau de chaleur ne s’arrête pas au périphérique. Il dessert seize communes de banlieue — Saint-Ouen, Ivry, Gentilly, Gennevilliers, et pas mal d’autres.

Et Vitry n’est pas qu’un territoire traversé par les tuyaux : avec Choisy-le-Roi, la ville gère son propre syndicat de chauffage urbain. 24 000 logements alimentés. Et ce réseau local achète 70 % de sa chaleur… à la CPCU. La future centrale de Vitry alimenterait donc aussi les Vitriots. C’est écrit noir sur blanc dans les documents : le réseau Choisy-Vitry est le « principal consommateur » du système parisien.

Ça ne répond pas aux questions sur les émissions, sur le combustible, sur l’avenir des cheminées. Mais ça complique le récit « Paris contre la banlieue ». Ce qu’on a ici, c’est une infrastructure métropolitaine, avec ses interdépendances, ses angles morts, et un partage des coûts et des bénéfices qui reste à inventer. La concertation publique devra poser tout ça sur la table. En attendant, les deux cheminées de 160 mètres continuent de veiller sur la vallée — et de se dégrader. Personne ne sait ce qu’on en fera.

Le réseau de chaleur CPCU : 530 km de canalisations, 6 000 bâtiments, 1 million de Parisiens, 16 communes de banlieue. Le réseau Choisy-Vitry : 42 km, 24 000 logements, 70 % de chaleur achetée à Paris. Les cheminées EDF : 160 mètres, classées patrimoine, bourrées d’amiante, sans budget.

La plage du Kilowatt, friche culturelle aux Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
La plage du Kilowatt, friche culturelle aux Ardoines à Vitry / © Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris
Le parc de l’île au Cointre, Alfortville, pendant Nuit Blanche. En toile de fond, une écluse de la Seine, le pont du Port-à-l’anglais et la centrale des Ardoines. Jéromine Derigny pour Enlarge your Paris

À lire aussi : Le jour où Paris a explosé ses frontières, la banlieue cessait enfin d’être un décor

À lire aussi : À Saclay, les « terres précieuses » ont résisté au béton

À lire aussi : La Ceinture verte d’Île-de-France, 15 000 hectares de nature préservée et méconnue