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Le Bois de Vincennes, la forêt fourre-tout de la monarchie au Grand Paris ?

Le bois de Vincennes / © Georges Seguin (Wikimedia commons)
Le bois de Vincennes / © Georges Seguin (Wikimedia commons)

Le projet de prolongement de la ligne 1 du métro vers Val-de-Fontenay réveille une bataille familière entre opposants écologistes et autorités de transport. Mais derrière le slogan de la « cathédrale de verdure » se joue une question plus large, que ni les uns ni les autres ne posent vraiment : celle de la résilience d’un bois enclavé, sous pression d’usages depuis huit siècles, et dont la survie ne se jouera pas dans son secteur nord — mais dans sa capacité à redevenir un "hub" environnemental du Grand Paris.

« On n’envoie pas un métro dans une cathédrale de verdure. » La formule du chercheur Tanguy Le Dantec, co-fondateur du collectif Aux Arbres Citoyens, fait le tour des médias depuis l’ouverture de la concertation préalable sur le prolongement de la ligne 1. Elle dit l’émotion légitime des riverains face au projet : près de 1,8 milliard d’euros, trois nouvelles stations, un puits de tunnelier et un ouvrage d’entonnement à ciel ouvert en lisière nord du Bois — 1,4 hectare d’emprise et environ 500 arbres concernés selon Île-de-France Mobilités, davantage selon les opposants. Elle dit aussi, plus discrètement, autre chose : qu’on défend ce Bois comme un sanctuaire. Or le Bois de Vincennes n’a jamais été une cathédrale. Il a été, depuis huit siècles, tout autre chose — et c’est précisément en pensant ce qu’il a été qu’on peut comprendre ce qu’il est devenu, et ce qu’il faudra bien devenir pour qu’il survive.

Avant d’être un Bois, Vincennes a été un pôle

Pour comprendre ce qui se joue dans la concertation actuelle, il faut remonter avant le Bois. Bien avant. Avant qu’il ne soit offert aux Parisiens par Napoléon III en 1860, Vincennes a été pendant cinq siècles le pôle oriental d’un système de pouvoir royal qui structurait la rive droite parisienne entre le Louvre, la Bastille et la forêt de chasse. Saint Louis y rendait la justice. Charles V s’y installe en 1367, en pleine guerre de Cent Ans, et fait élever entre 1364 et 1370 ce qui demeure le plus haut donjon médiéval d’Europe encore debout : cinquante mètres de haut, des murs de plus de trois mètres d’épaisseur, l’un des premiers chantiers à utiliser le fer comme renfort structurel. Il y ajoute en 1379 une Sainte-Chapelle copiée sur celle de la Cité, pour y déposer une partie des reliques de la Passion. Le projet est explicite : faire de Vincennes une seconde capitale royale, à l’est.

Avant que Le Nôtre ne dessine au XVIIe siècle l’axe occidental Tuileries-Champs-Élysées qui imposera à jamais l’idée d’un Paris regardant vers le coucher du soleil, le pouvoir s’enracine à l’est. Le Louvre, la Bastille et le donjon de Vincennes forment alors trois redoutes royales reliées par un même territoire de chasse, qui s’étendait, par fragments forestiers successifs, jusque vers Fontainebleau. La forêt qui entoure Vincennes en est l’écrin. Le Bois, lui, n’existe pas encore.

Cet axe oriental, le Second Empire ne le ressuscitera pas. Quand Napoléon III cède la forêt à la Ville en 1860 et charge Adolphe Alphand — le jardinier d’Haussmann — de la transformer en promenade publique, c’est déjà un objet patrimonial qu’on aménage, plus un centre vivant. Alphand y trace des allées sinueuses, creuse les lacs Daumesnil et des Minimes, dessine des îles, importe l’imaginaire du parc anglais. Le Bois naît comme décor. Comme l’écrira plus tard l’historien Jean-Michel Derex, auteur de l’«Histoire du Bois de Vincennes: La forêt du roi et le bois du peuple de Paris », auditionné en 2023 par la Mission d’information du Conseil de Paris sur les Bois : « Tout est artificiel, tout a été conçu par l’homme. Ces bois resteront toujours les réceptacles d’une nature rêvée. »

Et c’est précisément en tant que décor qu’on l’a, depuis, chargé de tout ce que la ville ne savait pas placer ailleurs. La militarisation commence dès 1840 (Fort Neuf, redoute de Gravelle), une cartoucherie est édifiée en 1874, un polygone d’artillerie de plus de 100 hectares occupe le secteur central jusqu’aux années 1960. On donne même le petit nom de « canonville » à ce terrain. Les expositions coloniales (près de 2 millions de visiteurs en 1907, 8 millions en 1931) y déposent leurs pavillons et leurs ambiguïtés. Le zoo ouvre en 1934, l’INSEP s’y installe en 1947, l’université expérimentale de Vincennes en 1968 — rasée en 1980 pour devenir Paris 8 à Saint-Denis. Un centre de rétention administrative s’y greffe en 1995. Le festival We Love Green s’y installe en 2016. « Bois fourre-tout », résume Jean-Michel Derex sans ménagement. « Quand Paris ou l’État ne savent pas quoi faire d’une mission, ce sont les Bois qui vont les accueillir. »

Onze millions de visites par an : décor sous compression

Onze millions de visites annuelles. C’est le chiffre établi par l’APUR pour le seul Bois de Vincennes ; c’est trois fois Central Park sur une surface équivalente. Aux usages récréatifs intensifs (vélodrome, hippodrome, parc floral, allées cavalières utilisées par la Garde républicaine, École du Breuil et son arboretum, temple bouddhique cambodgien, théâtre de la Cartoucherie, location de barques, guinguette Chez Rosa, Le Bonheur est dans le pré) s’ajoutent les réalités sociales contrastées que la Mission d’information de 2024 a documentées sans les confondre avec la question écologique : sans-abrisme, prostitution, occupations nocturnes. Le Bois absorbe tout, et ça se voit. Les sols se compactent sous le piétinement, étouffant les racines. Les voiries internes fragmentent un massif dont 70 % avait déjà été mis à terre par la tempête Lothar en 1999 — le Bois actuel est, pour partie, un Bois replanté qui n’a pas encore atteint sa maturité écologique.

Cette pression cumulée est antérieure au projet de la ligne 1. Et elle est continue. C’est sur ce terrain déjà fragilisé que vient se poser une question nouvelle : celle du climat.

« On a là des traces de forêt climatique vieille de plus de 200 ans, dans le plus haut niveau de biodiversité — 90 % des forêts françaises n’atteignent pas ce stade », explique Tanguy Le Dantec à France 3. Lors des pics de chaleur, quand le sol de l’Opéra frôle les 60°C, celui du Bois de Vincennes plafonne à 22°C. Cet écart thermique change tout. Le Bois cesse d’être un agrément pour devenir une infrastructure de survie thermique pour l’est métropolitain. À ce titre, il n’est pas une cathédrale qu’on protège pour son intégrité symbolique : il est un organe qu’on protège pour sa fonction. Et la nuance est politique. On ne défend pas un organe en l’isolant. On le défend en le reconnectant.

La ligne 1 comme révélateur ou comme cause ?

Le débat technique sur le projet est légitime et nécessaire. Le passage en tranchée ouverte dans un sol saturé d’eau pose effectivement question — « creuser là où le terrain est saturé d’eau, c’est prendre le risque de déstabiliser tout l’écosystème et la nappe phréatique », alerte Philippe Le Coroller, du collectif Touche pas à mon bois. L’alternative d’un passage par la ligne 9, plus profondément enterrée, mérite d’être étudiée sérieusement, comme le suggère Le Dantec. Le soupçon d’opération foncière déguisée, formulé par Marie-Noëlle Bernard, doit être instruit. Et IDFM a raison de rappeler que la désaturation du RER A est un enjeu majeur pour les Franciliens.

Mais le « vrai » sujet est peut-être ailleurs. À partir de quel seuil un bois résiduel cesse-t-il d’être chargeable ? La concertation ouverte avec la Commission nationale du débat public est l’occasion de poser cette question ; pas seulement celle du tracé.

Sortir du sanctuaire pour penser le réseau

C’est ici que le Bois de Vincennes a besoin d’une autre histoire. Sa résilience écologique ne se jouera plus à l’intérieur de ses 995 hectares. Elle dépend désormais de sa capacité à être reconnecté à des continuités plus larges, à l’échelle du Grand Paris.

Côté Paris, la coulée verte René-Dumont relie depuis 1993 la Bastille au Bois. Les services de la Ville y ont documenté un véritable corridor écologique — renards, fouines, hérissons, crapauds y empruntent nuitamment ce chemin pour rentrer en ville. Côté nord, depuis les Murs à pêches de Montreuil, le Grand Chemin d’Est Ensemble — 36 km en cours de réalisation à l’horizon 2030, premier tronçon inauguré rue Pépin en mars 2026 — tisse une ceinture verte autour du plateau de Romainville. Côté sud-est, par l’allée des Canadiens et Saint-Maurice, on rejoint la boucle de la Marne, puis la Végétale, cette coulée verte de 20 km qui mène jusqu’à l’Arc boisé du Val-de-Marne et au plateau de Brie.

L’Institut Paris Région a inscrit ces continuités dans un projet baptisé « Grand Parc des Trois Plateaux de l’Est parisien », repris au Schéma de cohérence territoriale métropolitain (2023) et au Schéma directeur régional SDRIF-E 2040. Cinquante kilomètres d’espaces naturels potentiellement mis en réseau, formant un corridor écologique et récréatif d’envergure régionale reliant quatre départements et une vingtaine de communes — à condition que les « maillons manquants » soient complétés.

C’est cette stratégie-là qui détermine si le Bois sera vivant en 2050. Pas le seul combat pour les chênes du secteur nord. Pendant que la concertation ligne 1 va mobiliser pendant des mois l’attention publique sur quelques hectares, la véritable bataille -celle des continuités vertes métropolitaines – avance trop lentement, sans portage politique fort, sans maîtrise d’ouvrage unique, sans récit grand public. A ce jour. 

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Et au-delà de Vincennes, la même fatigue partout

Car ce qui se joue à Vincennes se joue ailleurs, sous d’autres formes. Le parc Montsouris a été éventré dès la fin du XIXe siècle par la tranchée du chemin de fer de Sceaux, devenue le RER B — exemple historique d’un parc traversé par une infrastructure qui le coupe en deux. Le Bois de Boulogne, voisin de l’ouest, étouffe sous le poids de ses concessions sportives, hippiques et événementielles, de Roland-Garros à la Fondation Louis Vuitton. Les Buttes-Chaumont, le préféré des Parisiens, traversent la crise la plus grave de leur histoire : 85 millions d’euros annoncés pour un « chantier du siècle » censé empêcher la colline artificielle de s’effondrer sous le poids des bronzeurs et de l’eau infiltrée — temple de la Sibylle inaccessible, île fermée, 5 % du parc déjà interdits au public. Et jusqu’au domaine de Sceaux, on s’inscrit désormais en ligne pour s’approcher des cerisiers en fleurs, tant la foule menace les arbres eux-mêmes.

Le Bois de Vincennes n’est pas une cathédrale. Il a été un pôle royal, il est devenu un fourre-tout, il pourrait redevenir un nœud. C’est l’histoire qu’il faudrait écrire — et que les défenseurs du Bois, dans leur combat légitime contre la ligne 1, gagneraient à articuler avec cet horizon plus large. Mais c’est aussi, plus largement, l’histoire qu’il faudrait écrire pour tous les grands espaces verts du Grand Paris. Quel équilibre entre nos lieux de plaisir et ce dont ils ont besoin pour rester vivants ? La question n’est pas seulement écologique. Elle est politique, parce qu’elle interroge ce que nous attendons collectivement d’une nature qui, comme l’écrivait Derex, n’a jamais été qu’une nature rêvée — mais dont nous dépendons désormais réellement.

Le Rosa Bonheur à l'Est dans le bois de Vincennes / © Rosa Bonheur
La Rosa à l’Est dans le bois de Vincennes / © Rosa Bonheur

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