
Plusieurs millions de Parisiens reposent sous les trottoirs du 14e arrondissement, rangés en piles. Leurs descendants, eux, n'ont jamais pris la peine de descendre leur rendre visite. Les catacombes ont décidé de les séduire avec une nouvelle scénographie et une programmation culturelle. Pour en faire un lieu vivant.
C’est d’abord un couloir étroit, puis un escalier en colimaçon qui descend plus longtemps qu’on ne l’attendait. À vingt mètres de profondeur, quelque chose change dans l’air, dans la lumière, dans le bruit. On n’entend plus la ville. Six cent mille visiteurs par an franchissent ce seuil, dont soixante-dix-huit pour cent viennent de l’étranger. Le Parisien, lui, n’y est généralement jamais descendu, ou alors une fois, gamin, vaguement traumatisé. Les Catacombes, dans l’imaginaire local, c’est Halloween, ce sont les Anglo-Saxons en file d’attente avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy, c’est un truc pour les autres.
Les catacombes, le caveau de famille XL des grands Parisiens
Pourtant, sous ces galeries de 1,5 kilomètre à vingt mètres de profondeur reposent plusieurs millions de Parisiens, morts ici entre le Xe et le XVIIIe siècle, enterrés pendant des générations dans des fosses communes autour des églises, jusqu’à ce que ça déborde, au sens propre. Les odeurs, les maladies, l’eau des puits contaminée : Paris s’asphyxiait sur ses propres morts. On décida de les transférer lors de grandes processions nocturnes dans les anciennes carrières de gypse de la plaine de la Tombe-Issoire, vidées de leur calcaire. Ce même calcaire avait servi à bâtir Notre-Dame, les grands boulevards, les façades haussmanniennes. Paris a littéralement puisé dans ses entrailles pour s’élever, jusqu’à ce que les rues commencent à s’effondrer sous leurs propres pieds dans les années 1770. On découvrait que le sous-sol de la capitale était un gruyère. Des galeries couraient sous toute la rive gauche, jusqu’aux communes de banlieue sud… Paris, une ville construite sur ses morts et sur ses trous. Sacrée histoire quand même !
Les ossuaires changent de peau
Les catacombes ont rouvert le 2 avril après cinq mois de fermeture et une rénovation en profondeur. La lumière n’est plus froide et uniforme : elle vire au rose, à l’orangé, révèle les textures des pierres et des ossements comme si le sous-sol avait enfin accepté d’être regardé autrement qu’avec effroi. L’ossuaire, avec ses 217 murs d’ossements appelés « hagues », est replacé dans ce qu’il est réellement : la mémoire géologique et sociale d’une ville. Comtesses et sans-logis y reposent côte à côte, réconciliés par la seule égalité qui ne se discute pas. Sur un mur, un panneau dit simplement : « Ici, c’est le peuple de Paris ».
Les responsables de Paris Musées le disent sans détour : les Parisiens ne se déplacent pas pour rendre visite à leurs « ancêtres ». Ou alors ils sont venus une fois, enfants, dans le cadre d’une sortie scolaire – couloirs sombres, ossements sous éclairage blafard, odeur de cave froide. Ils ne sont pas revenus. La rénovation tente aussi de réparer ça, pour faire d’un lieu hanté par les morts un endroit où les vivants ont envie de descendre. Et qui retrouve aussi sa place dans la longue histoire de la capitale. Voire dans la mémoire de ses habitants.
Nadar, des crânes qui chantent et des Parisiens à reconquérir
En septembre, dans le cadre du Bicentenaire de la photographie, les catacombes accueilleront les clichés que Nadar avait pris ici même en 1862. Ce sont les premières photographies jamais réalisées à la lumière artificielle, récemment acquises par Paris Musées. Celles d’un Parisien du XIXe qui descend sous Paris avec sa chambre noire et invente un nouveau regard sur le monde. Ses images reviennent là où elles ont été faites, cent soixante ans après.
En 2027, l’artiste Erik Nussbicker prendra possession des galeries avec une installation d’un genre particulier : des instruments de musique fabriqués à partir de copies d’ossements reconstituées par scan médical. Chaque crâne, unique, produit un son différent. Le protocole s’appelle « ostéomusicalisation ». On peut trouver ça beau, on peut trouver ça troublant. C’est probablement les deux à la fois, exactement ce que le lieu mérite.
Les catacombes ont toujours appartenu aux Parisiens. Comme le Père-Lachaise, qui a su se réinventer en jardin botanique autant qu’en lieu de mémoire, elles n’attendent qu’une chose : qu’on vienne enfin les arpenter.
Infos pratiques : Catacombes de Paris, 1, avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy, Paris (14e). Accès : métro Denfert-Rochereau (lignes 4 et 6, RER B). Réservation conseillée sur catacombes.paris.fr





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28 avril 2026 - Paris