La plaine d'Argenteuil, c'est 119 hectares qui dorment depuis cinquante ans à un quart d'heure de Saint-Lazare. On a oublié depuis longtemps les figues et les asperges qui en faisaient le renom, et laissé pousser des friches agricoles, des dépôts sauvages et des installations en tout genre. Île-de-France Nature vient de lancer un appel à manifestation d'intérêt pour la rendre à l'agriculture.

Il n’y a pas grand-chose à voir, sur la plaine d’Argenteuil, quand on y descend depuis les buttes des Châtaigniers. Quelques arbres fruitiers à demi sauvages, dernières dents d’un sourire qui fut maraîcher il y a des décennies. Des jardins familiaux qui tiennent à la patience de leurs occupants, souvent vieillissants. Des caravanes posées là, des cabanons faits de planches et de parpaings, parfois des tas de gravats qu’aucun service public ne ramasse, des chemins défoncés. Des routes départementales, aussi, qui zèbrent l’ancienne plaine maraichère. Et puis, par endroits, des micro-parcelles cultivées par des familles qui font pousser des légumes en marge de tout cadastre – preuve qu’on peut toujours, à Argenteuil, faire de l’agriculture, à condition de ne pas trop demander à qui appartient le terrain. C’est cela, aujourd’hui, l’un des plus grands espaces agricoles potentiels du nord-ouest parisien : 119 hectares dont 88 officiellement classés en terres agricoles, à douze kilomètres à vol d’oiseau de la place de la Concorde.
C’est dans ce paysage que le 20 avril 2026, Île-de-France Nature et la Ville d’Argenteuil ont lancé un « appel à manifestation d’intérêt » – joliment abrégé AMI en langue administrative. Neuf hectares sont ouverts à la candidature sur la plaine dite des Allobroges. Visites en mai, dépôts de dossiers juin, réponses en juillet. On souhaite des horticulteurs, des pépiniéristes, des cultivateurs de fleurs coupées, des arboriculteurs, des viticulteurs, et toute proposition de cultures spécialisées ou de systèmes innovants – y compris hors-sol, ce qui en dit long sur l’état des sols. Productive, pédagogique ou solidaire : telle est la verte trinité que l’AMI demande à ses futurs candidats d’incarner.
Les premiers retenus poseront les bases d’une montée en puissance progressive à l’échelle des 119 hectares. C’est la troisième fois en quinze ans qu’on annonce refaire de l’agriculture sur la plaine d’Argenteuil. Cette fois, Ile-de-France nature, l’opérateur régional arrive avec un atout que les précédents n’avaient pas : la mémoire de ce qu’il a réussi ailleurs.
Le voisinage, ou ce que la chance a sauvé
Pour comprendre ce qui se joue à Argenteuil, il suffit de regarder par-dessus la haie. Au Nord et à l’Est, les Buttes du Parisis, 621 hectares de coteaux que personne n’a jamais réussi à urbaniser, parce qu’on ne pose pas un parking sur une pente ou sur un sol truffé d’anciennes carrières. Île-de-France Nature les a réaménagées avec patience, dont les buttes des Châtaigniers et d’Orgemont qui touchent directement le périmètre de l’AMI. À l’ouest, de l’autre côté de la Seine, la plaine de Montesson : 550 hectares dont 300 cultivés par une douzaine de maraîchers et deux des cinq derniers champignonnistes franciliens. On y produit encore aujourd’hui environ 25 % des salades d’Île-de-France et 5 % de celles que mange la France entière. Quelques étoilés parisiens s’y servent. Les collégiens des Yvelines aussi. Depuis la plaine, on voit la Skyline de la Défense, présence pas si lointaine de la métropole.
Les Buttes et Montesson racontent la même chose : ce qui a survécu aux Trente Glorieuses l’a fait par accident. Un coteau trop pentu, une boucle de Seine trop inondable, des familles maraîchères qui ont tenu pendant que les pavillons les encerclaient. Argenteuil, plus plat, plus accessible, plus convoité, n’a pas eu cette chance-là. Réserve foncière de l’État pendant cinquante ans pour une autoroute qu’on n’a finalement pas construite, la plaine s’est endormie en attendant un projet qui ne venait pas. Et comme la nature a horreur du vide, le vide a fini par appeler l’occupation.
Pourquoi le sujet revient maintenant
Il fut un temps où une plaine en friche au pied d’un grand ensemble s’appelait poliment une réserve foncière. C’est-à-dire un terrain sur lequel on n’avait pas encore construit, mais sur lequel on construirait bien un jour. Ce temps-là est passé. Le SDRIF, les zones agricoles protégées, le ZAN, et l’inflation des prix immobiliers sur les terres déjà urbanisables ont fait basculer la doctrine régionale : les terres périurbaines ne sont plus l’antichambre du béton, elles sont l’arrière-pays qu’on essaie de garder. Les institutions, après avoir passé un demi-siècle à protéger ce qui restait, redécouvrent qu’il faut aussi savoir réinstaller.
À cette bascule réglementaire s’ajoute une attente sociale. Les communes denses du nord-ouest parisien — Argenteuil, Bezons, Sartrouville — ont compris qu’elles ne pouvaient pas continuer à ne proposer à leurs habitants que des trottoirs et des centres commerciaux. « Nous voulons faire en sorte que la plaine soit davantage fréquentée par les habitants », formule Christophe Maillet, directeur général d’Île-de-France Nature. Une plaine fréquentée est une plaine qu’on défend, et qu’on n’occupe plus n’importe comment.
Et puis il y a le chiffre qui fait taire tout le monde. L’Île-de-France produit 2 % de ce qu’elle mange. La Métropole du Grand Paris, 0,6 %. Personne ne croit sérieusement qu’on va nourrir douze millions de Franciliens avec leurs propres terres : il en faudrait cinq fois plus, et personne ne sait où les prendre. Mais entre l’autosuffisance impossible et la dépendance totale au camion frigorifique espagnol, il y a peut-être une voie modeste : une part minoritaire mais visible, locale, lente, un peu chère, et qui rappelle qu’une métropole sans terre n’est pas tout à fait un pays.
A l’école « Île-de-France Nature »
Argenteuil n’est pas un coup d’essai. C’est le troisième chapitre d’une méthode que l’opérateur régional — gestionnaire de 15 000 hectares, dont 2 350 de terres agricoles louées à quelque 150 exploitants — a affinée sur deux sites comparables. Les regarder, c’est lire le manuel par-dessus l’épaule des candidats à l’AMI.
À Chelles, le coteau de Montguichet : 150 hectares à la lisière de Gagny et Montfermeil, ancienne carrière de gypse devenue friche, classée Espace Naturel Sensible. Île-de-France Nature y a installé, après dix ans d’achats parcelle par parcelle et de procédures qui auraient découragé un saint, une maraîchère bio, un éleveur ovin pratiquant l’éco-pâturage, et un viticulteur — le Domaine des Coteaux du Montguichet, six hectares de vignes en agriculture biologique, première exploitation viticole bio d’Île-de-France à cette échelle. Bail rural à clauses environnementales sur neuf ans renouvelables. Le chantier du puits du Grand Paris Express qui traverse le site a fait perdre du temps, mais le modèle tient debout, et il fait du vin.
À Rungis, la plaine de Montjean : 36 hectares à 7 kilomètres de Notre-Dame, dont 22 acquis par Île-de-France Nature au prix de l’obstination, longtemps promis aux pelleteuses avant d’être sanctuarisés. Maraîchage et arboriculture biologiques, fleurs coupées — celles qui ont composé les bouquets remis aux champions des Jeux olympiques de 2024, ce qui n’est pas rien pour un terrain qu’on devait bétonner. Et un dispositif technique élégant : les eaux pluviales de l’agro-quartier voisin, en cours de construction, sont récupérées et redistribuées aux exploitants pour l’irrigation. Trois maraîchers déjà installés, dont un ancien postier reconverti qui vend en AMAP, et trois projets supplémentaires en cours d’instruction.
Montguichet et Montjean partagent une grammaire commune, qui sera celle d’Argenteuil : maîtrise foncière publique sur la durée longue, bail rural environnemental, agriculture biologique, circuits courts, ouverture du site au public par des cheminements paysagers, dialogue avec paysagistes, agronomes et urbanistes. Et un aveu lucide, posé sans détour par Jérôme Regnault, conseiller régional en charge de l’agriculture et vice-président d’Île-de-France Nature : « Le bon modèle agricole est celui qui dure et qui est économiquement viable, qui ne soit pas artificiellement porté par les collectivités. » Traduction : on achète le foncier, on aménage les abords, on capte la pluie, mais on ne paie pas l’exploitation. Aux candidats de prouver qu’ils tiennent debout sans béquille publique. Ce qui est plus exigeant qu’il n’y paraît.
La plaine difficile
Reste qu’Argenteuil n’est pas Montjean, et encore moins Montguichet. La plaine est plus dégradée, le foncier plus morcelé – les collectivité parlent d’une « recherche chronophage des propriétaires » qui ralentit la démarche, ce qui est la formulation administrative pour dire que certains lots se transmettent par tradition orale, avec un contexte social tendu, des usages préexistants plus difficiles à reprendre en main que sur un site vierge. Sur des lots d’environ quatre hectares, le candidat doit apporter un capital, tenir une trésorerie pendant les années qui précèdent la production, et accepter de cultiver à côté d’un terrain qui n’aura pas été nettoyé du jour au lendemain. Pas simple.
Mais c’est précisément là que se joue l’intérêt du dossier. Si la méthode tient à Argenteuil, elle tiendra partout. Île-de-France Nature ne s’en cache pas : l’objectif est de « décliner un modèle à toute la région ». La plaine d’Argenteuil n’est pas seulement un terroir à reconquérir. C’est le banc d’essai de ce que peut être l’agriculture périurbaine du Grand Paris au XXIᵉ siècle — ni le retour impossible des Halles de Baltard, ni le saupoudrage symbolique des micro-fermes urbaines en bacs, mais quelque chose entre les deux, qui reste à inventer, et dont les premiers candidats vont écrire le brouillon.
Le calendrier court jusqu’au 29 juin. Après quoi on saura, à Argenteuil, s’il faut encore parler d’une plaine — ou d’une terre.
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5 mai 2026 - Argenteuil