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Chez Rosa. Chez Zélie. Bonheur a une suite

Zélie Brault en sa forêt. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

À une heure de la gare de Lyon, le château de Thomery n'est pas un musée comme les autres. Rosa Bonheur, peintre vedette du XIXe siècle dont « Le Marché aux chevaux » fut longtemps la toile la plus chère de son temps, première femme autorisée à porter le pantalon, y a peint, vécu et recueilli des centaines d'animaux. Aujourd'hui, Zélie Brault y vit avec sa mère, qui a racheté les lieux et ouvert un musée. Elle lui rend hommage en cuisine par la pâtisserie, par les fleurs du parc, par une fidélité qu'elle invente. Reportage.

10 h 01, halte ferroviaire de Thomery. Le Transilien s’éloigne dans un étrange et bref sifflement, je suis attrapé par le calme de la forêt. Les rames minuscules sont avalées par les arbres. La gare, une maisonnette fermée, des panonceaux, a été créée au XIXe siècle pour permettre à Rosa Bonheur d’acheminer ses toiles. C’est la seule raison de son existence. Parce qu’autour, il n’y a rien. Enfin, si, des arbres. Fontainebleau.

Après vingt minutes de marche en lisière de la forêt, le château apparaît. Enfin, il se devine. Zélie Brault ouvre le portail, le bâtiment me domine d’un coup. Dans le jardin, on croise un homme qui peint tranquillement, absorbé par son chevalet. Un inconnu. « Ça nous arrive souvent », glisse Zélie. Des gens demandent à venir peindre comme ça, on les laisse faire.

Sur le visage de Zélie, vingt-six ans, ancienne comédienne devenue cheffe pâtissière, se superpose celui d’une autre : Rosa Bonheur, peintre vedette du XIXe siècle, première femme autorisée par la préfecture à porter le pantalon. Elle fut aussi la première femme élevée au grade d’officier de la Légion d’honneur, décorée sur place par l’impératrice Eugénie, venue spécialement à Thomery. Et une peintre animalière renommée qui vendait ses toiles des fortunes aux États-Unis, jusqu’à ce Marché aux chevaux exposé aujourd’hui au Metropolitan Museum, qui fut longtemps la toile la plus chère du XIXe siècle, avant d’être longtemps oubliée.

« Ça puait vraiment très fort »

Premier détail en entrant : la chaleur du lieu. Je m’attendais à la froideur des châteaux d’Histoire, j’entre dans une maison habitée. Une odeur de vieille maison, beaucoup de lumière, des murs saturés de décor. Et plein de petits objets, de détails, qui disent : on vit là.

C’est ici qu’en 1859 Rosa Bonheur s’installe pour fuir le brouhaha parisien, entourée, selon Zélie, de 300 animaux parmi lesquels un lion, un caïman et un loup. On a du mal à imaginer un caïman ici… Elle a payé le domaine avec la vente du Marché aux chevaux. En 2017, Katherine Brault rachète le lieu aux héritiers. Zélie a 17 ans, elle passe son bac. Sa première impression, elle la raconte sans détour : « Je me suis dit : purée, j’ai pas du tout du tout envie de vivre ici. Ça sentait le vieux, ça puait vraiment très fort. »

La grand-mère de pierre

Neuf ans plus tard, le rapport a changé. « Il n’y a aucun moment où on se dit que c’est chez nous, c’est surtout beaucoup chez Rosa. » La cohabitation est physique : « Cette poignée-là, c’est Rosa Bonheur qui l’a touchée. Le sol sur lequel on marche, c’est le sol sur lequel elle a marché. » Et au-delà de l’histoire de l’art : « J’ai vraiment l’impression que Rosa Bonheur est ma grand-mère. On mange Rosa Bonheur, on dort Rosa Bonheur, on pense Rosa Bonheur. »

Sa place, Zélie l’a trouvée dans les cuisines. Elle est aujourd’hui cheffe du salon de thé, installé dans l’ancienne serre, où elle pratique ce qu’elle appelle une « pâtisserie de cuisinier » : moins sucrée, moins décorative, plus proche de la cuisine que de la vitrine pâtissière. Chaque dessert porte le nom d’un tableau de Rosa Bonheur : Le Roi de la forêt, Les Trois Mousquetaires, La Foulaison. Crumble pomme-noix et sauce chaude à la fève pour le premier ; praliné amandes-noisettes et trois chocolats pour le deuxième ; riz au lait aux épices chaï, vanille de l’île Maurice et miel de lavande pour le troisième. À l’assiette, il faut compter entre 11 et 13 euros.

« Ce que j’aime bien avec les desserts à l’assiette, c’est que je peux montrer que la pâtisserie peut être un art à part entière, et illustrer un peu les tableaux de Rosa Bonheur. » Là où Rosa cherchait à montrer « le mouvement de l’âme du lion à l’intérieur de lui », Zélie travaille l’émotion brute des plantes : oxalis pour l’acidité, fleur de tagette pour le côté poivré et fruité, fleur de bourrache pour le côté iodé. Elle ne sort presque plus de la serre.

Le château de Rosa Bonheur. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
L'atelier de Rosa Bonheur / © Château de Rosa Bonheur
L’atelier de Rosa Bonheur / © Château de Rosa Bonheur

Une maison de femmes

Elle me raconte le projet de sa mère : quatre hectares de parc, un château-musée, un salon de thé, et l’été un festival de création féminine. « C’est pas parce qu’on n’est pas du métier qu’on ne sait pas ce qu’on fait, ou qu’on ne fait pas ça avec le cœur », insiste Zélie. Pour elle, restaurer un lieu est un acte d’amour plus que de technique. « Si on le fait en respectant les matériaux et en ayant un bon cœur, on pourrait sauver beaucoup de lieux à l’abandon. »

Le château, rappelle-t-elle, ne porte pas seulement la mémoire de Rosa Bonheur. C’est une maison de femmes pionnières : Nathalie Micas, ingénieure qui inventa un système de freinage pour les trains, et les sœurs Klumpke, l’astronome et la neurologue, qui héritèrent du domaine. Les 300 animaux de Rosa ont évidemment disparu. Restent dix chats, un chien et des colonies de chauves-souris. L’été, le site accueille jusqu’à 600 personnes par jour. Mais l’intimité reste protégée : le musée se visite en petits groupes, sur réservation.

Quitter le château

En reprenant le chemin de la gare, je repasse devant le portail blanc qui ne dit rien depuis la rue. Derrière, deux choses cohabitent qu’on n’attend pas ensemble : un conservatoire qui veille sur l’œuvre d’une grande artiste, et une famille qui vit là, qui cuisine, qui invente. Voilà ce qui est étonnant à Thomery : pas le château, ni Rosa, ni Zélie prises séparément, mais le fait qu’ils tiennent ensemble.

Infos pratiques : Château de Rosa Bonheur, 12, rue Rosa-Bonheur, Thomery (77). Visites du musée du mercredi au dimanche, sur réservation (10 h 30 à 16 h 30). Plein tarif 19,90 €, tarif réduit 14,90 €, tarif enfant 1 €. Salon de thé dans l’ancienne serre, desserts à l’assiette de 11 à 13 €. Accès : gare deThomery (ligne R), puis 20 min à pied par la lisière de la forêt de Fontainebleau. Suivre Zélie sur Instagram : @zeliebrault. Plus d’infos sur chateau-rosa-bonheur.fr

« Le roi de la forêt » : dessert hommage à une œuvre de Rosa Bonheur, crumble, pomme, sauce au cassis du jardin. Photo Zélie Brault
« La foulaison » : hommage à l’œuvre de rosa bonheur, riz au lait au thé jasmin. Photo Zélie Brault
Tartelette aux fraises et tagette du jardin (dessert hommage à l’exposition de l’été dernier sur la costumière Pascal Bordet). Photo Zélie Brault

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