De la ville nouvelle de Cergy-Pontoise à la cité des bateliers de Conflans-Sainte-Honorine, en suivant la grande boucle dessinée par l'Oise juste avant sa confluence avec la Seine. Au départ, dans une église Renaissance, saint Christophe veille sur les passeurs. Sur le coteau, trois mégalithes du Néolithique. Sur le plateau, les ruines d'un Gargantua de 38 tonnes. Et tout au long, une forêt tampon de 1 200 hectares qui a protégé ce territoire hier des Vikings, et aujourd'hui de l'urbanisation.
En partenariat avec Île-de-France Nature
C’est une balade douce. Pas de raidillons, pas de passages techniques, pas de routes infranchissables… Vingt kilomètres qui se déroulent sous les pieds avec la régularité d’une respiration. La marche épouse une grande boucle dessinée par l’Oise, un demi-cercle géographique presque parfait avant que la rivière ne file rejoindre la Seine. Et le panorama suit le marcheur : 280 degrés ouverts en permanence. Au sud, par temps clair, la forêt de Saint-Germain-en-Laye barre l’horizon et les tours de la Défense plantent leur silex contemporain au loin. C’est très beau ! À l’ouest, le plateau du Vexin commence. Pavillons, champs, forêts de châtaigniers, belvédères de coteau, berges de rivière, friches d’un parc d’attractions, cité de bateliers avec ses péniches : la variété des atmosphères est la signature de ce parcours.
Et puis, derrière l’expérience du paysage, il y a la compréhension de sa fabrique. On part du cœur d’une ville nouvelle – sa préfecture, son université, son quartier Bofill – et l’on marche jusqu’à la Ceinture verte qui lui sert de frontière. Entre les deux, d’anciens villages devenus petites villes : Jouy-le-Moutier, Vauréal, Maurecourt, Andrésy. On passe d’une rue de pavillons des années 1980 à un tumulus néolithique qui rappelle que l’humain est ici depuis six mille ans. C’est là qu’Île-de-France Nature a fait passer sa Ceinture verte, précisément pour empêcher l’extension urbaine de couvrir les espaces naturels et agricoles. Cette rando, c’est une vitrine grandeur nature de ce travail-là. Pas un slogan, mais un terrain et une réussite, qui appellent le randonneur à en profiter en toutes saisons.
Infos pratiques : parcours de Cergy à Conflans-Sainte-Honorine, 23 km. Départ de la gare de Cergy–Préfecture (RER A) et retour par la gare de Conflans–Fin d’Oise (RER A, lignes J et L). La carte du parcours et le tracé GPX sont à consulter et télécharger ici.
Sous le regard du passeur
On part de Cergy-Village, en surplomb du coteau, par l’église Saint-Christophe. La nef est gothique, des XIIᵉ-XIIIᵉ siècles, mais le porche est un coup d’éclat Renaissance : colonnes corinthiennes cannelées, frise à rinceaux, tympan en plein cintre orné d’un bas-relief narratif, fronton à pots à feu. Du grand vocabulaire ornemental du XVIᵉ siècle français, posé là par un commanditaire qui voulait visiblement marquer son temps. À l’intérieur, dans la pénombre d’un bas-côté, se cache une statue ancienne : un colosse barbu, l’enfant juché sur l’épaule, le bâton à la main. Son nom : Kristophoros – en grec « celui qui porte le Christ », c’est-à-dire saint Christophe le passeur, patron des voyageurs, des marins et, par extension, des randonneurs. Dans la légende, c’est lui qui a fait traverser la rivière à un enfant qui s’est révélé être Dieu. Le saint qui veille sur l’église qui ouvre la marche est, littéralement, le saint qui fait « passer ». Coïncidence narrative parfaite : on va passer la boucle de l’Oise, passer le plateau néolithique, passer la forêt refuge, passer la confluence vers la Seine. Et on va y passer la journée !
À trois minutes de l’église, autre surprise : Port Cergy, marina d’eau douce posée au bord de l’Oise, signée François Spoerry, l’architecte de Port Grimaud. Le même homme qui a inventé la Venise provençale dans le golfe de Saint-Tropez a planté ici, en bord d’Oise, sa version francilienne : pontons, capitainerie, façades qui se reflètent dans l’eau. On peut s’y arrêter pour un café avant le départ, ou y revenir à la fin pour louer un bateau électrique chez les Marins d’eau douce et faire un tour sur la rivière qu’on aura passé la journée à longer.

Un cadran solaire à l’échelle d’une ville nouvelle
Quelques kilomètres plus bas, sur ce même coteau, un autre commanditaire a voulu marquer son temps : à la préfecture de Cergy, l’Axe majeur de Dani Karavan déroule ses douze stations sur trois kilomètres vers le sud-ouest, jusqu’à l’île astronomique posée dans la boucle de l’Oise. L’œuvre, commencée en 1980, est l’un des grands gestes urbains du XXᵉ siècle francilien, et l’un des moins compris. Karavan ne signait pas une décoration de ville nouvelle, il signait un gnomon, une aiguille de cadran solaire à l’échelle d’une agglomération, alignée sur le soleil couchant du solstice d’été. Une œuvre cosmique greffée sur un belvédère. Quatre siècles après le porche Renaissance de Saint-Christophe, c’est la répétition d’un même geste : marquer le coteau, dialoguer avec le ciel.
Détail délicieux : Karavan a planté son aiguille au cœur d’un ancien verger. Devenu aujourd’hui parc urbain en gradins, le site donne une vue magnifique sur la boucle de l’Oise, et continue de produire des cerises en juin et des pommes en septembre, à cueillir en libre-service entre deux stations de l’œuvre. Le cadran solaire pousse dans un terrain qui nourrit. Karavan a fait avec ce que le coteau savait déjà faire : offrir.
Et c’est là que le paysage commence à parler. Parce qu’avant Karavan sur ce même coteau, à quelques centaines de mètres de la préfecture, les hommes du Néolithique avaient planté leurs propres aiguilles : le menhir dit la Pierre-Fouret à Cergy, classé Monument historique ; la Grande Pierre de Jouy-le-Moutier, plus de trois mètres de haut, classée elle aussi, à la limite de Vauréal ; et surtout, à Vauréal toujours, l’allée couverte du cimetière des Anglais. Cette allée s’étend sur quatorze mètres de long, deux mètres et demi de haut, et abrite une sépulture collective de la culture Seine-Oise-Marne où l’on a retrouvé une quarantaine d’individus inhumés entre 4 000 et 1 750 avant J.-C. avec leurs haches polies, leurs bijoux d’os et leurs poteries. Trois mégalithes en chapelet sur le coteau de l’Oise. Trois marques laissées par des sociétés qui avaient choisi ce belvédère pour la même raison que les sculpteurs Renaissance et que Karavan : on y voit loin, on y dialogue avec le ciel, le cirque que dessine la rivière à nos pieds est un théâtre à la dimension d’un dieu.
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Quand Gargantua revient se planter sur le plateau
L’histoire ironique de ce belvédère, c’est qu’il a continué à appeler le géant. À quelques kilomètres de l’allée couverte de Vauréal, sur les hauteurs de Courdimanche, le 20 mai 1987 – un an avant les premiers coups de pioche d’Eurodisney –, Jacques Chirac inaugurait Mirapolis. Avec ses cinquante hectares et ses cent millions de dollars d’investissement, c’était le premier grand parc d’attractions français. Au centre du parc, dominant le plateau de ses trente-cinq mètres et trente-huit tonnes, trônait un Gargantua géant, verre de vin à la main, qui se targuait d’être la plus haute statue d’Europe après celle de la Liberté à New York. Mirapolis a fait faillite en 1991, après seulement quatre saisons. Le 1er septembre 1995, la tête de Gargantua a été dynamitée.
Coïncidence troublante : la légende populaire du XIXe siècle, recueillie dans le pays de l’Hautil, faisait précisément jouer Gargantua au palet sur le plateau, accompagné de ses amis Courte-Échine et Fine-Oreille, lançant des dalles de grès colossales depuis la hauteur, et expliquant ainsi par leur jet maladroit la présence des mégalithes dans la plaine et des rochers dans la Seine. Et la forêt conserve même les preuves de la partie : au détour d’un sentier, une longue dalle de grès posée à l’horizontale est indiquée par un panneau peint à la main « la Grande Pierre ». C’est, dit la mémoire locale, un palet oublié là par un des trois géants, distrait ou mauvais joueur. Les promoteurs de Mirapolis ont donc, sans le savoir ou en le sachant trop bien, convoqué le génie du lieu, exactement à l’endroit où le folklore l’avait situé. Le génie du lieu s’est vengé et les a recrachés en quatre saisons. Les mégalithes du Néolithique, eux, tiennent depuis six mille ans. Et le palet de Gargantua, sous la mousse, est là depuis bien plus longtemps encore. Le coteau préfère manifestement les pierres plantées aux statues en béton armé.

La forêt de l’Hautil, dernier rempart vert
En redescendant du plateau, on traverse Maurecourt et son plateau agricole et on entre dans le périmètre régional d’intervention foncière de l’Hautil et Oise – 250 hectares créés en 2009 par Île-de-France Nature pour préserver ce coteau-théâtre. Et puis, à mi-parcours, on bascule dans la forêt.
L’Hautil, avec ses 1 200 hectares de massif boisé culminant à 190 mètres au-dessus de la Seine sur les hauteurs d’Andrésy, est une butte témoin de gypse percée par six siècles d’exploitation de carrières, dont une partie a abrité les habitants pendant la Seconde Guerre mondiale. Un avion britannique s’y est écrasé en 1942 ; une stèle posée par la commune d’Andrésy en garde la mémoire.
Mais l’Hautil porte avant tout, sous sa canopée, une fonction qui traverse les siècles : celle d’abri. La mémoire locale, reprise par Île-de-France Nature, en garde la trace : « autrefois refuge contre les invasions vikings ou lors des guerres de Religion ». Au IXᵉ siècle, quand les drakkars normands remontaient la Seine, les paysans des villages riverains montaient se cacher dans la hauteur boisée. Grâce à un point de guet à 190 mètres, des taillis épais et un sous-sol percé de cavités, la forêt devenait bunker.
Aujourd’hui, l’envahisseur a changé de visage. Ce n’est plus le drakkar qui menace, c’est l’urbanisation francilienne. Cergy-Pontoise grossit, l’A15 et la Francilienne enserrent le massif, les pressions foncières montent. La forêt de l’Hautil et ses franges sont devenues, presque malgré elles, le tampon entre la ville nouvelle et le parc naturel régional du Vexin français. Un sas de biodiversité qui empêche la couture urbaine de se refermer sur le coteau de l’Oise.
C’est précisément à cette lisière que travaille Île-de-France Nature. Le périmètre régional d’intervention foncière de l’Hautil et Oise, créé en 2009, ne couvre pas le cœur du massif boisé – domanial, géré par l’ONF –, mais le chapelet stratégique de ses contacts avec la ville : la plaine agricole de Maurecourt, le bois régional de la Barbannerie sur les hauteurs d’Andrésy, les franges des boucles de l’Oise. Soit 251 hectares, dont 48 acquis parcelle après parcelle par l’Agence dans une veille foncière patiente.
On suit un long sentier qui alterne passages en forêt et traversées de champs, chemins ruraux et petites sentes villageoises, prés ravissants au printemps piqués de boutons d’or et de fleurs des champs, avant d’atterrir sur les bords de l’Oise. Au passage, on croise des fermes anciennes, de jolies écuries, et un château dont le parc se laisse envahir doucement par la végétation mais qui fut la propriété, à un moment de son histoire, de l’importateur de Goldorak en France. Improbable, mais juste : un troisième géant rejoint Gargantua et Karavan sur le coteau de l’Oise, en orbite autour de la même boucle. Le rempart est une dentelle, pas une muraille ; et il sent la prairie, pas le béton.
La forêt elle-même, derrière, est plus fragile : six siècles d’exploitation du sous-sol l’ont vidée par-dessous. Près d’un quart du massif est aujourd’hui interdit d’accès en raison de fontis, plan de prévention des risques est mis en place depuis 1995, ainsi que des clôtures pour protéger promeneurs et chevreuils des effondrements. Paradoxalement, c’est ce gruyère souterrain qui a sauvé la forêt de la pression immobilière : on ne construit pas sur du vide. La forêt-refuge médiévale est devenue, par endroits, une forêt-piège industrielle. Hier les Vikings, aujourd’hui les lotissements : l’Hautil protège toujours, mais elle protège en boitant.

Descendre vers la confluence
Le parcours redescend ensuite vers la Seine. Les belvédères de Triel-sur-Seine et de Vaux-sur-Seine offrent leurs dernières vues spectaculaires sur la boucle de Verneuil, la butte de Tremblay, le plateau de Marly. C’est l’épilogue paysager : on quitte la hauteur boisée pour rejoindre l’eau.
Conflans-Sainte-Honorine clôt la marche. Cité des bateliers depuis des siècles, la ville s’étire à l’endroit exact où l’Oise se jette dans la Seine. C’est la confluence qui structure toute la géographie de cette balade. C’est parce qu’il y a confluence qu’il y a cirque en amont. C’est parce qu’il y a cirque que les humains du Néolithique se sont installés sur le coteau, que les paysans du Moyen Âge y ont survécu aux Normands, et que Karavan, douze siècles plus tard, a pu y planter son cadran solaire géant.
On s’assied sur les quais de Conflans. On regarde les péniches passer. Et on prend le train du retour.

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3 mai 2026 - Cergy-Pontoise