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Un cercueil croissant, c’est une œuvre d’art ?

Abdelkader Benchamma
Abdelkader Benchamma, Galerie Templon. Photo Aëlis Arthur pour Enlarge your Paris

Un cercueil en forme de croissant derrière une porte fermée rue de Vaucouleurs. Une peinture qui déborde sur les murs et préfigure la future gare de Vitry. Cette semaine, les deux expositions les plus intrigantes de Paris ne sont pas au Louvre ni à Pompidou, mais chez Templon et dans une arrière-boutique du 11e.

La peinture qui ne tient pas dans le cadre

La galerie Templon, boulevard du Temple, ne surprend personne. C’est une institution, au sens propre : sur deux niveaux de beaux espaces blancs, la programmation s’étire sur des décennies avec des artistes dont les noms reviennent dans toutes les conversations sérieuses sur l’art contemporain. On y entre comme on entre dans un lieu qui sait ce qu’il vaut. Ce jour-là, les murs appartiennent à Abdelkader Benchamma. Les toiles sont grandes, noir et blanc traversé de violet et de cuivre, et représentent des formes qui tourbillonnent comme de la végétation ou de la fumée fossilisée. Mais ce qui frappe d’abord, c’est que la peinture ne s’arrête pas au cadre. Elle continue sur le mur, déborde, enveloppe les tableaux accrochés, comme si l’œuvre refusait d’être contenue. Des signes calligraphiques émergent du chaos, dorés ou noirs, entre écriture et surgissement. Sous la verrière, l’ensemble respire.

On comprend assez vite pourquoi la Société du Grand Paris a pensé à lui pour la future gare de Vitry sur Seine. La commande faite à Abdelkader Benchamma s’appelle Grotte Céleste : les parois de la gare, moulées à la main par des artisans sculpteurs pendant quatre mois, reproduisent des accidents géologiques, comme on l’a fait pour reconstituer la grotte Chauvet. La gare est construite à 25 mètres de profondeur sous un parc. L’artiste y plongera les voyageurs dans une grotte en mouvement, sous les strates du sol. Ce qu’on voit chez Templon – ces formes qui tourbillonnent, ces signes calligraphiques qui surgissent du chaos – est la version galerie de ce que trois millions de voyageurs découvriront en 2027 sur la ligne 15 du Grand Paris Express, avec pour prix d’entrée celui d’un ticket de métro.

Paa Joe. Photo Aëlis Arthur pour Enlarge your Paris
Paa Joe. Photo Aëlis Arthur pour Enlarge your Paris

DO NOT TOUCH

À vingt minutes à pied, rue de Vaucouleurs dans le 11e, les conditions d’accès sont différentes. La galerie Nothing Serious n’affiche rien depuis la rue. Quand on s’est présenté, ça avait l’air fermé. On a gratté à la porte. Ça s’est ouvert. À l’intérieur : des cercueils et des urnes. Le plus grand est en forme de croissant, grandeur nature, laqué brun et or avec la précision d’une viennoiserie de vitrine. On soulève le couvercle : l’intérieur est tapissé de tissu africain géométrique, jaune vif, rouge, bleu, festif comme une tenue de fête. Sur un socle à côté : une urne en forme de tasse PSG, marine et rouge, café encore dedans, posée sur sa soucoupe. Plus loin, une cigarette Marlboro à moitié consumée, miniature, sur son paquet signé « Paa Joe Made ».

La logique est simple et implacable : on est enterré ou incinéré dans la forme de ce à quoi on était attaché de son vivant. Un croissant, un club de foot, une cigarette. Paa Joe, artisan ghanéen depuis plus de cinquante ans, appelle ces objets des abebuu adekai : des « récipients à proverbes » dans la tradition funéraire du peuple Ga.

La mort comme inventaire d’une vie, sans hiérarchie entre le sublime et le trivial. Pour cette exposition parisienne, la première depuis des décennies, réalisée avec son fils Jacob, il a travaillé les clichés de la capitale avec une précision qui n’a rien de touristique. Révélé au public occidental lors des « Magiciens de la Terre » au Centre Pompidou en 1989, passé depuis par la Tate Modern et le Guggenheim Bilbao, il n’est venu à Paris que pour le vernissage. Il a laissé ses œuvres derrière une porte qu’on n’oserait pas pousser sans frapper.

Paa Joe n’a pas besoin de Paris pour exister. C’est Paris qui gagne à être regardé par lui.

Infos pratiques : From Paa Joe to Paaris, galerie Nothing Serious, 6, rue de Vaucouleurs, Paris (11e). Jusqu’au 24 mai. Entrée libre. Abdelkader Benchamma, galerie Templon, 28, rue du GrenierSaint-Lazare, Paris (3e). Entrée libre. Œuvre définitive visible à la future gare de Vitry sur Seine (ligne 15 sud du Grand Paris Express, ouverture prévue avril 2027).

Paa Joe. Photo Aëlis Arthur pour Enlarge your Paris

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