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Aux Tuileries, il suffit d’un pas de côté pour changer de jardin

14 millions de personnes traversent les Tuileries chaque année et presque toutes empruntent la même croix d'allées. Emmanuelle Héran, conservatrice en chef des jardins du Louvre, nous a emmenés voir l'autre, celui des contre-allées à l'ombre, des siestes, des statues qui déménagent d'un socle à l'autre et d'une histoire clandestine qu'on ne raconte pas aux touristes. « Il suffit de faire un pas de côté, à gauche ou à droite selon votre sensibilité politique. »

Rendez-vous sous l’arc de triomphe du Carrousel, celui de Napoléon. Il fait une chaleur de bête : tout le monde s’est tassé à l’ombre du marbre. D’emblée, je suis séduit par ce mélange de pensée classique et de punchlines dont Emmanuelle Héran va me mitrailler pendant tout l’entretien, pour mon plus grand plaisir. « Une sculpture, c’est comme un rosier : si elle ne prend pas bien, on la transplante et on lui trouve un meilleur emplacement. » Après 13 ans passés aux sculptures du musée d’Orsay, elle a traversé la Seine pour un poste qui n’existait pas : conservatrice en chef responsable de la collection des jardins au musée du Louvre. Ses deux passions se sont conjuguées : l’art et le jardin.

Le jardin du Carrousel  prolonge les jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Les Trois Nymphes d’Aristide Maillol au jardin du Carrousel, à l’heure du déjeuner. Le jardin du Carrousel prolonge les jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

La croix et les contre-allées

Nous refaisons le tour du jardin, de l’arc de triomphe du Carrousel à la Grande Allée, multipliant les détours comme lors de notre premier entretien. Sous nos yeux, le paysage confirme la géographie qu’elle décrit : de grands flux de visiteurs se concentrent sur ce que l’équipe à laquelle elle appartient appelle « la croix » – le grand axe traversant et l’axe Solférino-Castiglione – tandis qu’à quelques pas seulement s’ouvrent des contre-allées ombragées où l’on se pose, dort, lit, pique-nique, drague et plus si affinités. « Il suffit de faire un pas de côté, à gauche ou à droite selon votre sensibilité politique, et vous découvrez un autre jardin. » Et l’on y a longtemps fait davantage. Emmanuelle Héran n’a aucune difficulté à employer le mot « sexe », notamment pour évoquer les rendez-vous entre hommes dans les contre-allées à l’époque où l’homosexualité était réprimée. Elle a plongé dans cette histoire, y a trouvé beaucoup de choses sur les Tuileries et rêve d’en tirer une visite : le Jardin de l’amour. Les Tuileries ont toujours eu leur géographie officielle et leur géographie clandestine.

Le jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

« Un poste nouveau »

Le poste est né d’un audit que le Louvre n’a pas jeté à la poubelle. Depuis 2005, le musée gère le jardin des Tuileries ; en 2013, une agence de paysage conclut qu’il faut une véritable entité de spécialistes. On crée une sous-direction des jardins, dirigée par un profil paysagiste, et on y intègre une conservatrice du patrimoine spécialisée en sculpture. L’organisation est efficace. « Quand on a des sujets de frottement entre sculpture et végétal, on ne se tire pas dans les pattes, on invente des solutions intelligentes. » Le binôme qu’elle forme avec Sylvain Parrot, jardinier en chef, a même fait des émules : « On a été copiés par Compiègne, et c’est très bien. »

Il faut la voir à l’œuvre. Contre les vandales qui escaladaient deux Maillol du Carrousel, elle est allée chercher l’expertise des végétaux piquants… auprès de la SNCF. « Ça n’empêchera jamais le pigeon de se lâcher sur la tête de la statue. Mais ce qui est intéressant dans un jardin, c’est de trouver des solutions jardinistes. »

Le jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le jardin des Tuileries. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

« Un Louvre en plein air »

Car c’est sa conviction : les Tuileries sont un prolongement du Louvre, un musée de sculptures en plein air, entre les marbres prélevés à Versailles et à Marly au XVIIIᵉ siècle, les dépôts du musée d’Orsay et les œuvres contemporaines du Centre national des arts plastiques, dont L’Arbre des voyelles, le grand tronc de bronze couché par Giuseppe Penone en 1999 avec la complicité du paysagiste Pascal Cribier, seule œuvre qui ne bougera jamais « parce qu’elle fait partie du paysage ». Les autres circulent, comme dans un musée, et le public écrit au directeur du Louvre : « Ma statue, qu’est-ce qu’elle est devenue ? » Mais elle résiste à la tentation de remplir. « « Les gens sont ici à la recherche de vide et de calme. Ils mettent les chaises autour du grand bassin et regardent, alors qu’il n’y a rien à regarder. Peut-être que ça leur suffit. » C’est ainsi que Sylvain Parrot décrit les habitués des Tuileries. Pour ma part, je ne dirais pas qu’il n’y a rien à regarder. Assis autour du Grand Bassin rond avec son jet d’eau emblématique du jardin et de Paris, je dirais plutôt qu’ils regardent le ciel. »

L’invitée que personne n’avait conviée

Dans la perspective flotte la vasque olympique et son ballon d’argent. Les touristes la pincent entre leurs doigts sur les photos, comme la pyramide. Emmanuelle Héran, elle, observe ce qu’il y a autour d’elle : les grillages, les barrières, le périmètre condamné. Dans ce jardin qu’elle vient de raconter par ses circulations et ses pas de côté, voilà précisément l’endroit où l’on ne passe plus. On comprend qu’elle aimerait que les visiteurs retrouvent leur liberté de mouvement et que les Tuileries redeviennent totalement ouvertes au public, ce qu’elles sont depuis Louis XIV. À l’autre bout des allées, L’Arbre des voyelles s’est si bien incorporé au jardin qu’il n’en bougera plus ; la vasque, elle, oblige le jardin à s’adapter à elle.

Le cartel de L’Arbre des voyelles disparaît sous les tontes différenciées / © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le cartel de L’Arbre des voyelles disparaît sous les tontes différenciées / © Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

La mémoire du jardin

Sur les 14 millions de visiteurs annuels – un record mondial rapporté à l’hectare, calcule-t-elle –, elle a des réponses d’historienne. La poussière qui blanchit les chaussures ? « Attestée dès 1699. C’est une poussière historique. » La foule ? Elle cite les mémoires de Charles Perrault : quand Colbert voulut fermer aux Parisiens le jardin refait par André Le Nôtre, l’auteur des contes s’insurgea car on y concluait affaires et mariages ; et les jardiniers, en courbette, glissèrent l’argument décisif : grâce au peuple, l’herbe ne repousse pas dans les allées. « Dès le départ, ce jardin a répondu à un véritable besoin social. »

Et l’appel aux dons de 2020 ? Un million d’euros récoltés, une Grande Allée replantée en ormes, zéro perte malgré les sécheresses, et les plaques des donateurs. Les mécènes lui écrivent, l’arrêtent en visite : « Vous voyez, Madame Héran, mon arbre, c’est le troisième à partir de l’est. » Elle sourit. Sous le soleil qui écrase le jardin, c’est peut-être ça, la réussite : au XVIIᵉ siècle, on plantait des arbres pour protéger la blancheur de l’aristocratie ; au XXIᵉ, glissait-elle déjà en 2020, « l’arbre sert à rafraîchir tout le monde ». Les Tuileries ont mis 350 ans à tenir la promesse de leur nom : un jardin pour tous, à l’ombre.

Informations pratique : Visite du jardin du Carrousel, samedi 19 septembre, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, avec Anoucha Camus, adjointe au jardinier en chef, et Emmanuelle Héran, conservatrice en chef. Deux visites, à 14h30 et à 16h. Gratuit, sans réservation, accueil au pied de l’arc de triomphe du Carrousel.

Emmanuelle Heran. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Emmanuelle Heran. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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