
À dix minutes du centre-ville d'Amiens, un archipel de 300 hectares de marais dissimule un musée à ciel ouvert. Chaque été, le Festival international de jardins y sème une cinquantaine d'œuvres d'art, qu'on visite en barque électrique.
L’expérience des Hortillonnages d’Amiens commence sur le ponton. On s’installe dans une barque en bois à moteur électrique, l’une des 28 qui sillonnent l’étang de Clermont, et quelque chose se passe instantanément. Le moteur ne fait aucun bruit. Aucune vibration, aucun vrombissement, aucune odeur d’essence. Juste le clapotis de l’eau contre la coque, et l’impression soudaine de glisser sur un nuage.
Un musée où l’on entre par la rivière
Les Hortillonnages sont un labyrinthe de canaux et d’îlots façonnés depuis le Moyen Âge par des générations de maraîchers, les hortillons. Ils y cultivaient légumes et fruits pour approvisionner Amiens. Aujourd’hui, 65 kilomètres de rieux (ces canaux étroits caractéristiques des marais picards) serpentent entre des parcelles qui ont peu à peu cessé d’être productives.
Depuis 2010, le Festival international de jardins confie chaque été une quinzaine de ces îlots à des paysagistes, des architectes et des plasticiens venus du monde entier. En 2026, ce sont 49 créations qui jalonnent deux parcours, l’un en barque, l’autre à pied, dont 12 nouvelles productions issues de plus de 210 candidatures reçues d’une vingtaine de pays. C’est la 17e édition d’un festival qui a reçu en 2024 le premier prix pour le design ou le concept d’un parc ou jardin contemporain de l’European Garden Award (EGHN). Autant dire que la sélection se joue à un niveau d’exigence rare.

Le rituel de l’accostage
Ce qui rend la visite en barque véritablement unique, c’est le protocole qu’elle impose, et qu’on ne tarde pas à aimer profondément. On glisse sur l’eau, les berges défilent, les saules pendent leurs branches dans les rieux. Des grèbes huppés plongent, des hérons immobiles observent le passage de la barque. Et puis, au détour d’un canal, une île apparaît. Elle semble abriter une structure en bois évidée au cœur d’un jardin étrange. L’installation semble avoir poussé là naturellement.
On accoste : deux crochets suffisent sur le ponton, deux barques maximum. Puis on descend. Là commence le deuxième temps de l’expérience, l’exploration à pied d’œuvre. Un panneau de médiation explique qui l’a créée, quand et pourquoi. Mais avant même de lire, les yeux cherchent, les pieds avancent, on tourne autour, on s’approche des détails, on scrute. Parce qu’on sait, et c’est là l’effet psychologique le plus subtil de ce festival, qu’on ne reviendra sûrement pas. Une fois remontés dans la barque, d’autres visiteurs voudront accoster. À moins d’un véritable coup de cœur et d’une négociation réussie avec les autres passagers pour revenir sur une île, la plupart du temps on ne visitera une œuvre qu’une seule fois.
Cette contrainte devient une liberté. On regarde différemment, plus attentivement quand on sait qu’on regarde pour la dernière fois.

Vingt fois ce rituel
Pendant deux heures et demie, on répète cette chorégraphie une vingtaine de fois : descendre, explorer, remonter, glisser sur l’eau, réfléchir, discuter, puis recommencer. Et chaque trajet entre deux îles change de nature au fil de la visite. Au début, le paysage lui-même suffit à hypnotiser. Les lumières de Picardie ont quelque chose d’horizontal et d’enveloppant qu’on ne trouve pas partout. Puis, progressivement, les courts moments dans la barque entre deux escales deviennent des espaces de digestion. On commente, on compare, on revient sur une œuvre vue vingt minutes plus tôt, on se dit que finalement elle nous a peut-être plus touché qu’on ne le pensait sur le moment.
Le moteur électrique n’est pas qu’un détail écologique, c’est une condition de cette contemplation. Dans le silence quasi total, on entend les oiseaux. On entend la petite musique de l’eau sur les bordés en bois. On pense.
Ce que les œuvres disent de l’eau
Ce qui frappe, en parcourant le festival de cette 17e édition, c’est de constater à quel point les artistes sélectionnés ont su faire parler le territoire plutôt que de s’y imposer. On n’a pas l’impression que les œuvres sont venues s’installer aux Hortillonnages, elles émergent du paysage.
Le Palais des oiseaux, conçu par l’Atelier Poem – Roman Joliy, Alice Cecchini et Alessandro Fini –, en est l’exemple le plus éloquent. Ils ont fouillé l’histoire d’Amiens et découvert ses pigeonniers et colombiers en briques, ses maisons à colombages du vieux quartier Saint-Leu. De cette sédimentation architecturale locale, ils ont tiré une structure en bois évidée, des colombages sans remplissage, transformés en membranes et en nichoirs. L’œuvre attire martins-pêcheurs, canards colverts et passereaux dans un palais qui leur est littéralement consacré. Les humains peuvent y entrer aussi, mais ce sont eux les invités.
À quelques îlots de là, le Jardin des rémanents de l’Atelier Bivouac parle de berges. Ces quatre paysagistes travaillent à partir de ce qui existe déjà : des boutures de saule prélevées alentour, des matériaux collectés lors des travaux d’entretien du site. Leur jardin linéaire, dessiné dans l’épaisseur même de la berge entre l’ancienne limite et la nouvelle, ressemble à un parterre de motifs variables, chaque portion étant différente selon les ressources trouvées. C’est une œuvre qui pense la frontière entre l’eau et la terre comme une zone vivante plutôt qu’une ligne.
« Un mémorial des inondations de la Somme : une ligne dans le paysage », signé par le collectif Openfield (Pauline Cap, Manu Vanderveken et leurs associés), revient quant à lui sur les inondations de 2001 qui avaient ravagé la Somme. Un ponton surélevé marque le niveau atteint par l’eau il y a 25 ans. Des fougères et des vivaces dessinent en creux la trace invisible de cette eau passée. On se souvient, on comprend, on mesure.
La Néerlandaise Tanja Smeets, elle, a installé « Sea Above, Sky Below » : une prolifération de formes végétales réalisées en céramique, textiles et métal, structures organiques qui colonisent une berge comme autant de parasites poétiques. Les vraies plantes poussent à travers l’œuvre. La nature reprend lentement ce que l’artiste lui a emprunté.

L’histoire derrière les îles
Ce festival ne serait pas ce qu’il est sans l’histoire qui le précède. Dans les années 1970, alors que la France vivait à l’heure du tout-voiture, un projet de pénétrantes autoroutières menaçait de raser les Hortillonnages pour relier la périphérie au centre-ville d’Amiens. Des associations s’y sont opposées, et le site a survécu. Il restait cependant à moitié abandonné quand Gilbert Fillinger, alors directeur de la Maison de la culture, eut l’idée d’y installer un festival en 2010.
Aujourd’hui, le festival est aussi une machine sociale. Une quinzaine de salariés en chantier d’insertion entretiennent les parcelles toute l’année, redonnant à ces îlots une allure qui a progressivement convaincu les autres usagers du site, maraîchers, pêcheurs et retraités jardiniers, d’accepter cette cohabitation. Une partie du prix des billets est reversée à l’association qui cure les rieux. Chaque visiteur est, sans le savoir (du moins s’il n’a pas lu Enlarge your Paris), un contributeur à la préservation du site.
Prendre le temps comme discipline
Ce qu’on rapporte des Hortillonnages n’est pas tant le souvenir d’une œuvre particulière que celui d’un rythme. On ne visite pas les Hortillonnages comme on visite un musée en avançant de salle en salle, la conscience un peu anesthésiée par la fatigue du piétinement et des salles successives. Il y a des pleins et des creux. Une île, puis l’eau, puis une autre île. À chaque retour dans la barque, quelque chose se dépose, une forme, une couleur, une question laissée sans réponse sur le ponton. On a le temps de ne pas savoir quoi penser. Et c’est exactement pour ça qu’on finit par penser.
Informations pratiques : Le festival est ouvert jusqu’au 11 octobre 2026. Amiens est à un peu plus d’une heure de Paris-Gare du Nord en TER ou Intercités (la ligne n’est pas desservie par le TGV). La réservation en ligne est conseillée, les barques partent vite. Festival international de jardins, Hortillonnages Amiens : Port à Fumier, 35, rue Roger Allou, Camon (80). Parcours en barque électrique : 2 h 30 en autonomie. Du mercredi au dimanche (mardi inclus en juillet-août). En semaine de 13 h à 19 h, les week-ends de 10 h à 19 h. À partir de 28 € la barque (6 personnes maximum). Visite guidée tous les dimanches de juillet et août (sur réservation). Parcours à pied gratuit sur l’île aux Fagots, à Amiens. Plus d’infos sur artetjardins-hdf.com

21 août 2026 - Amiens