Les révélations sur son comportement envers les femmes ont logiquement assombri l'image de Picasso, mais il demeure un artiste d'une énergie créatrice époustouflante. Même à la fin de sa longue vie. Pour la première fois en France depuis plus de cinquante ans, une exposition témoigne de son extraordinaire production alors qu'il se rapprochait des 90 ans. Ça se passe à Clairefontaine, dans les Yvelines, dans un couvent devenu centre d'art. Et ce n'est pas pour les enfants de chœur...
Pablo Picasso – 16 juin 1971. DR
L’arbre qui donne ses derniers fruits
Comme un de ces arbres fruitiers qui donnent une récolte prodigieuse avant de mourir, Pablo Picasso a passé les 88e et 89e années de sa vie non pas à ralentir mais à accélérer. Presque jusqu’à sa mort en 1973, il peignait, il sculptait et, surtout, il faisait des gravures. Pointe sèche, eau-forte, aquatinte… Il maîtrisait toutes les techniques, travaillant la nuit pour confier, le matin venu, ses plaques métalliques aux frères Crommelynck qui habitaient près de chez lui pour qu’ils les impriment. Ce sont ces fruits, très nombreux, un peu exquis, un peu troubles, qui sont exposés à La Chapelle, un ancien couvent transformé en centre d’art contemporain.
Les sœurs n’y sont plus, et c’est tant mieux
Heureusement pour elles. Parce que ce qui jaillissait de l’esprit de Picasso n’était vraiment « pas très catholique ». La série gigantesque de gravures qu’on découvre en entrant – une centaine sur les murs ! – tourne autour de la femme. Et plus précisément du sexe de la femme. Ses femmes sont des déesses aux jambes écartées. Il y a d’ailleurs un avertissement à l’entrée. Autant le savoir si on songe à emmener des enfants : des entrecuisses, on va en voir un certain nombre.
« Un vampire misogyne, un destructeur »
On sait maintenant, grâce aux nombreux témoignages de ses compagnes et d’autres proches, que Picasso et les femmes, c’est une histoire sombre. Ses muses étaient aussi ses souffre-douleurs. Françoise Gilot, qui a partagé sa vie pendant dix ans, écrivait que ce « magicien brillant, étonnamment créatif » était aussi « très cruel, sadique et impitoyable, un vampire misogyne, un destructeur ». Et ça ne s’est pas arrangé avec l’âge. Pour Caroline Lemoine, commissaire de l’exposition et chargée de la programmation à La Chapelle, « cette exposition offre l’occasion de questionner l’ambivalence de Picasso par rapport aux femmes. On peut aimer l’œuvre, en être ému ou fasciné, tout en gardant la lucidité de reconnaître les zones d’ombre de l’homme. »
Regarder celles qui se montrent
Il n’y a aucun acte sexuel dans ces gravures… sauf celui qui est de se montrer et celui qui est de regarder. Un nombre étourdissant d’entre elles met en scène une violation de l’intimité des femmes, non sans une certaine humiliation pour elles. Picasso, on le sent très fort, est captivé. Des douzaines de ces œuvres montrent des personnages masculins habillés – souvent l’artiste dans son atelier – qui regardent fixement, silencieusement, ces femmes plus-que-nues. Ces personnages, c’est lui. Et puisqu’on regarde aussi, c’est un peu nous.
On trouve dans les meilleurs de ces gravures la ligne si vivante de ses dessins : simple, libre et légère pour la chair, des bouts de seins en petites spirales, une écriture indéchiffrable pour les poils et l’anus en point de fin de phrase
Infos pratiques : « Picasso – Les 156 – Dernières gravures », jusqu’au 17 mai 2026 à La Chapelle de Clairefontaine, impasse de l’Abbaye, Clairefontaine-en-Yvelines (78). Samedi, dimanche et jours fériés, 14h-18h. 6 € (gratuit -15 ans). lachapelledeclairefontaine.org
Note de la Rédaction : Fallait-il parler de cette exposition ? Nous en avons discuté. Pablo Picasso est un des artistes majeurs du XXe siècle, mais on sait désormais – grâce aux témoignages de celles qui ont « partagé sa vie », si l’on peut dire – qu’il fut aussi un homme brutal, manipulateur, destructeur. Ignorer l’un ou l’autre serait mentir. Il ne s’agit ici ni de scrupule ni de remords, mais de la recherche du bon équilibre : celui d’un média d’information qui tient à son éthique. Nous avons choisi de vous parler de cette exposition, en ne taisant rien de notre regard.

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26 janvier 2026 - Clairefontaine-en-Yvelines
