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De Claude Monet à Pierre et Gilles, la mer s’expose au Havre

Le MuMa au Havre © LaurentLachevre

Le MuMa du Havre consacre son exposition d'hiver aux paysages portuaires vus par les peintres. De Dufy à JR en passant par Pierre et Gilles, 120 œuvres et 30 artistes racontent un siècle de fascination pour un monde que les villes ont fini par mettre derrière des grillages. En prime, on peut découvrir dans les collections permanentes du musée, le deuxième plus grand fonds impressionniste de France et la plus belle collection de Boudin, le « maitre » de Monet. À voir jusqu'au 5 avril.

Le musée qui regarde la mer 

On est accueilli au MuMa par les stars de la collection permanente : Monet, Pissarro, Renoir, Dufy, Van Dongen, Gauguin… Et puis, après une volée de marches vers la mezzanine du musée, c’est le choc Boudin. Un pan de mur entier de marines, des ciels immenses, la lumière normande en séries. Le tout baigné par la verrière qui ouvre sur le large – le musée regarde exactement ce que Boudin peignait.

Boudin ? C’est lui que le jeune Monet, Havrais d’adoption, a la chance de croiser à la fin des années 1850. Boudin l’emmène peindre en plein air, lui interdisant quasiment le travail en atelier, et lui ouvre les yeux. Monet le dira lui-même. Sans cette rencontre havraise, pas d’Impression, soleil levant, pas d’impressionnisme. Ou en tout cas pas le même.

La collection permanente du MuMa – deuxième plus grand fonds impressionniste de France après Orsay – est un bonheur de format. Assez ramassée pour qu’on l’explore sans indigestion, assez riche pour qu’on passe d’un univers méditerranéen à la lumière atlantique normande puis aux bords de Seine franciliens. D’une salle à l’autre, on reconnaît intuitivement les couleurs qui changent, les typologies de lumière qui basculent. D’un peintre à l’autre, les mêmes motifs reviennent, les mêmes ciels travaillés, les mêmes compositions : un vocabulaire commun forgé face à la mer.

Après les collections permanentes, baignées dans la lumière du large, on entre dans la boîte noire des expositions temporaires. Au sens propre : plus de vue sur l’extérieur, l’espace des expos saisonnières n’a pas de fenêtres. Le contraste est net. On quitte la mer ouverte de Boudin pour un espace clos. Ça tombe bien : c’est exactement ce que raconte « Ports en vues » : la fermeture des ports avec la modernité.

Le port sort du cadre

Début du XXe siècle : les grands ports entrent dans une période de travaux perpétuels. Les artistes le sentent : ces paysages sont voués à disparaître. Leurs œuvres acquièrent alors une dimension documentaire, au-delà de leur valeur artistique. Dufy peint le port du Havre en 1902 – le MuMa vient d’acquérir cette toile qui raconte le labeur épuisant – avec des touches déjà fauves : du rouge, du vert, du jaune. C’est encore un port habité, traversé, vivant. Sur sa jetée, il y a des promeneurs, des chapeaux, des voiliers au fond. Le port est un spectacle. On sent la dureté du travail des charbonniers. Les grues, la boue, les marchandises encombrent les quais. Et puis, avec le temps, le port change de nom. Il devient acronyme : ZIP, zone industrialo-portuaire. Parfois classée Seveso. Un lieu technique, ceint de grillages et de routes, où l’on ne va que si l’on y travaille. Le port sort de la ville – et du regard. Les artistes, eux, continuent à le regarder. Mais ils ne voient plus la même chose.

Ceccaroli photographie les bassins de nuit, en noir et blanc : conteneurs, cheminées, reflets. Un paysage monumental, vidé de toute présence humaine. Le reflet dans l’eau dédouble le paysage industriel et lui confère une beauté inattendue. On est loin des promeneurs de Dufy. Le calligraphe Massoudy, étudiant irakien arrivé au Havre dans les années 1970, voit dans la ferraille portuaire un bestiaire : les grues deviennent girafes, les engins de manutention des crabes, les vannes acquièrent des yeux. Inspiré de Léger, il colore de rouge, de bleu, de jaune ce que d’autres voient en noir et rouille. Sa donation au MuMa – plus de 250 œuvres offertes en 2024 et 2025 – est un événement en soi. Le parcours se boucle avec Dans le port du Havre (1998) de Pierre et Gilles, acquis pour l’occasion. Un marin façon Jean-Paul Gaultier sort d’une eau pas très immaculée, revisitant la Vénus de Botticelli façon icône pop. Et le port, désormais loin des yeux, est devenu mythologie.

Infos pratiques : « Ports en vues », jusqu’au 5 avril 2026. MuMa – musée d’Art moderne André-Malraux, 2, boulevard Clemenceau, 76600 Le Havre. Ouvert tous les jours sauf le lundi. Tarifs : de 3 à 7 € l’entrée, gratuit le premier samedi du mois. Plus d’infos et visite virtuelle disponible sur muma-lehavre.fr. Le Havre est à 2 heures de Paris Saint-Lazare par train direct.

Raoul Dufy : Le Port du Havre, 1902. MuMa Le Havre © François Dugué
JR : Ballerina in Containers, On the Edge. Le Havre France © JR. Courtesy Perrotin
Hassan Massoudy : Grutier. 1973-1974. MuMa Le Havre © François Dugué

Noémi Pujol : Rue Amerigo Vespucci, Le Havre. 2009. MuMa Le Havre. En cours d’acquisition © Noémi Pujol
Pierre et Gilles : Dans le port du Havre. 1998. Collection Noirmont art production © Pierre et Gilles

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