Culture
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Robert Capa : la grande photo et le grand bluff

Près de Troina. Août 1943. Un paysan sicilien indique à un officier américain la direction prise par les Allemands.

Une exposition au musée de la Libération de Paris revient sur Robert Capa, le photographe de guerre le plus célèbre du XXe siècle, sans épargner la légende. Entre Omaha Beach, la guerre d'Espagne et les archives retrouvées, on découvre un génie du cadre qui était aussi un sacré menteur.

De la guerre civile en Espagne à la Deuxième Guerre mondiale, un photographe plus que tout autre a frappé les esprits avec ses images : Robert Capa. Une exposition de ses photos au musée de la Libération de Paris lui rend hommage en explorant la part d’ombre du personnage aussi bien que la glorieuse légende.

Quand j’arrive à Denfert-Rochereau, la pluie vient de s’arrêter et le soleil brille sur les pavés. Sous nos pieds : les catacombes. On ne l’a pas mis n’importe où, ce musée de la Libération de Paris. À l’été 44 se trouvait dans ces souterrains le poste de commandement clandestin des FFI, les Forces françaises de l’intérieur. C’est ici que se coordonna l’insurrection parisienne contre l’occupation allemande. Quelques jours plus tard, les Alliés entraient dans Paris, et avec eux un drôle d’oiseau : Robert Capa.

Le baroudeur par excellence

Dans les films projetés, on le voit, d’ailleurs, ce jeune homme vif avec son Leica arpentant les rues parisiennes fraîchement libérées. Et si on le voit, c’est grâce à un exploit des historiens du musée. Ils ont écumé des heures et des heures d’archives filmées par l’armée américaine pour l’identifier dans les foules. Ils savaient qu’il serait près du cœur de l’action et ça n’a pas raté. Le voilà, Capa, petit chapeau sur la tête, se faufilant avec souplesse et précision, à la recherche de la bonne photo.

Capa, c’était le photographe baroudeur par excellence. Des guerres, il en a vu trois : la guerre civile espagnole, la Seconde Guerre mondiale et la première guerre d’Indochine où il a laissé sa vie. « Robert Capa est le photographe de guerre aux images légendaires. Forcément américain, désinvolte et séducteur, buveur et joueur, prêt à risquer sa vie pour prendre la photographie iconique, il a inventé le modèle, » explique la directrice du musée Sylvie Zaidman.

En fait, il inventait beaucoup. Son nom déjà. Qu’il a pris parce que ça sonnait bien, ça faisait américain. La nationalité américaine, il allait finir par l’avoir, mais il est né Endre Ernő Friedmann. C’est un Hongrois de famille juive. Il quitte la Hongrie – où il a participé à des manifestations antifascistes et est connu de la police –pour s’installer à Berlin, qu’il quitte en 1933 avec la montée du nazisme. Là il trouve un job dans un labo photo, emprunte un Leica avec lequel il prend sa première photo connue. Elle représente Léon Trotski. À la tribune, au Danemark, en 1932. L’expression du révolutionnaire russe, son geste, la lumière constituent une photo d’une vivacité extraordinaire. On a l’impression d’y être, de faire partie des témoins, de le voir de nos propres yeux !

Léon Trotski, Danemark, 1932. Robert Capa

Le monde découvre qu’on peut voir la guerre

À une époque dominée par les mots – écrits dans les journaux et diffusés sur les onde –, Capa apporta des images de l’Histoire prise sur le vif. Personne n’avait photographié de cette façon jusqu’ici. L’instant est saisi au milieu d’un mouvement décisif. Là aussi il a créé un modèle. Comme les photos qu’il a prises pendant le débarquement de Normandie en 1944, avec des soldats qui pataugent dans l’eau pour atteindre Omaha Beach. On entend les cris, les vagues, le sifflement des balles ! Robert Capa était un photographe prêt à risquer sa vie pour la photo qui tue. Sa réputation aussi.

La photo qui l’a rendu célèbre est celle d’un soldat républicain en Espagne qui tombe à la renverse, son fusil à la main, frappé d’une balle ennemie. C’est une photo d’une puissance terrible. Qui a montré au monde entier le sacrifice de ceux qui se battaient contre le franquisme.

Il raconte, Capa, avec son anglais à fort accent d’Europe centrale, comment ça s’est passé. Il était dans une tranchée. Puis « Vamonos ! » Les soldats se lèvent. Capa, lui, lève son appareil photo au-dessus de sa tête et prend une photo au hasard. Celle qui va devenir la photo iconique de la Guerre d’Espagne. Eh bien, de toute vraisemblance, tout cela est faux. Selon les experts, il s’agissait au mieux d’une photo d’exercice. Il existe d’ailleurs une deuxième photo, prise avec un autre soldat qui tombe – ou plutôt fait semblant de tomber – exactement au même endroit.

Front de Cordoue, en Espagne. Début septembre 1936. Mort d’un milicien républicain. Robert Capa

La vérité, c’est trop peu pour Capa 

Juste avant cette fameuse photo, il y a un beau portrait de lui pris en Espagne dans les années 1930. Sac à dos, chapeau sur la tête, et, sous la barre de ses sourcils noirs, des yeux bien espiègles. Peut-être ceux d’un homme qui ne va pas toujours jouer selon les règles.

Même ses photos du D-Day ne sont pas tout à fait ce qu’elles paraissent être. Il ne s’agit pas de la première vague du débarquement comme on a tendance à l’imaginer, mais de la troisième, c’est-à-dire quelques heures après le choc initial. Capa racontait par ailleurs qu’il avait passé 90 minutes à Omaha Beach et pris un tas de photos, détruites à cause de l’erreur d’un technicien dans le laboratoire en Angleterre où ses pellicules avaient été rapatriées à la hâte. Bobard, selon les experts qui ont étudié l’épisode : Capa n’y serait resté que le temps de prendre la dizaine de photos qu’on connaît, avant de remonter sur le bateau qui allait le ramener de l’autre côté de la Manche.

Capa n’avait pas besoin de mensonges. Ses photos sont brillantes et sa vie, tout au long, est une histoire de courage. Mais on arrive à la fin de l’exposition avec une certaine tristesse, un certain malaise. Tristesse parce qu’on voit sa toute dernière photo. Des soldats américains qui avancent dans une vaste prairie d’herbe haute. Les militaires sont sombres, l’herbe est claire. On dirait des stèles dans un cimetière. C’est ici que Capa a fait son dernier pas. Sur une mine.
Et malaise parce qu’on a compris, avec ces histoires, ces mises en scène, ces photos plus belles que la réalité, quelque chose qu’on aurait peut-être préféré ne pas savoir sur tout ce jeu-là.

Normandie. 6 juin 1944. Les troupes américaines prennent d’assaut la plage d’Omaha lors du débarquement du Jour J.

Ce qu’on choisit de ne pas voir

La photographie a une relation privilégiée avec la réalité. Elle est ce qu’on a vu. C’est objectif parce que c’est devant l’objectif. Mais cette crédibilité nous rend aussi crédules : on ne sait pas ce que le photographe a choisi de ne pas montrer. Et les belles photos, au fond, ne sont-elles pas toujours plus belles que la réalité ? En commençant, soyons francs, par notre photo de profil sur LinkedIn.

Pour Capa, son approche cavalière de la vérité fait partie du personnage : il avait une approche cavalière de tout. Et la photo, il la voulait trop. C’était plus fort que lui. Au point d’en mourir. Sans cette envie dévorante, il n’y aurait rien eu. Ses plus honnêtes photos non plus.

Infos pratiques : « Robert Capa, photographe de guerre ». Musée de la Libération de Paris, 4, av. du Colonel Henri Rol-Tanguy, Paris (14e). Ouvert jusqu’au 20 décembre 2026 du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Tarif : plein 11 €, réduit 9 €. Accès : métro Denfert-Rochereau (lignes 4 et 6, RER B). Plus d’infos sur museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr