Culture
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Ce Prix Nobel oublié peignait en écrivant

Exposition « Claude Simon » – Musée Lambinet

Claude Simon, Nobel de littérature 1985, voulait être peintre ou jockey. Les chevaux lui ont échappé, la peinture a nourri ses romans. Le musée Lambinet à Versailles expose pour la première fois ses tableaux, collages et dessins. John Laurenson est allé voir.

J’arrive au 54 boulevard de la Reine. J’y trouve un jardin, un magnolia, un hôtel particulier du XVIIIe et je sens que ma première rencontre avec le musée Lambinet sera heureuse. À l’intérieur, en effet, je découvre un très beau petit musée. Même hors exposition temporaire, vous pouvez venir admirer, par exemple, le Corot de sa collection permanente et ses salles laissées intactes, avec meubles et boiseries peintes d’époque.

Visitez en ce moment et vous aurez une joie supplémentaire : une salle remplie de paysages de l’école de Barbizon pour la plupart (Courbet, Théodore Rousseau, Eugène Boudin, Corot…), prêtés par un collectionneur anonyme. Ces tableaux exquis, vous avez jusqu’à la fin du mois de février pour les voir. Après, on imagine un camion noir aux vitres teintées les rapporter à leur propriétaire mystérieux dans son château caché au milieu de la forêt.

Un dialogue inédit avec les collections

Ces détours font partie du parcours : les œuvres de Simon sont disséminées dans l’exposition permanente, en dialogue avec les collections. C’est assez audacieux et très réussi. On voit ses autoportraits sur papier journal très colorés, expressifs, presque enfantins à côté de bustes sculptés XVIIIe d’un grand classicisme, et ses photos de murs couverts de graffitis à côté de portraits peints par Eugène Carrière qui sont sépia comme des vieilles photographies jaunissantes.

Prix Nobel de Littérature ? Je l’ignorais jusqu’à cette visite. Mais chez Simon, il y a un souffle créateur qui pousse au débordement : on est romancier mais il faut peindre ; on peint mais il faut être dramaturge ; on écrit du théâtre mais il faut être photographe, faire des collages, dessiner…

Du vert à côté du rouge

La peinture, c’est le média qu’il découvre en premier. Jeune, il voulait être peintre ou jockey, disait-il. Mettre du vert à côté du rouge comme galoper à cheval — du pur plaisir. Mais les chevaux lui ont échappé et il a laissé tomber la peinture peu après son trentième anniversaire.

« Je ne veux pas faire du sous-Picasso », disait-il. On voit ce qu’il voulait dire ; il s’en est copieusement inspiré ! Mais sa peinture nourrissait une réflexion sur le rapport entre l’art pictural et l’écriture qui a fini par donner une grande originalité à son œuvre et qui est passionnante à découvrir ici.

Exposition « Claude Simon » – Musée Lambinet

Un plan de roman en couleurs

Dans ses dessins à l’encre noire par exemple, il croque son propre univers : le point de vue est celui d’un homme penché sur sa page. Dans chaque dessin sont représentées les mains de l’écrivain, stylo à la main. On peut lire ce qu’il écrit, d’ailleurs. 

Plus loin on trouve un plan de roman détaillé sur plusieurs pages avec ses thèmes, ses personnages, ses scènes auxquels il donne des couleurs. C’est un code, une façon de transformer en image, en juxtaposition de couleurs, le livre qu’il va écrire. Mots et couleurs toujours, on trouve, couvert d’annotations, le décalque d’un tableau de Poussin où il a noté au crayon chaque nuance chromatique : « visage gris ; arbre bleu ; mains brique ; gris-bleu passé + vert (terre)… »

Tout présenter à la fois

Claude Simon était impressionné par ce que permet la peinture mais que ne permet pas la littérature : une présentation simultanée des choses. Avec l’écrit il faut procéder de façon linéaire : une femme chinoise qui regarde avec envie une assiette d’oursins dans un jardin méditerranéen, etc. etc. Alors qu’avec la peinture, on peut tout présenter à la fois et l’œil saisit tout tout de suite.

J’arrive à la fin de l’exposition, me retrouve dans le jardin, sous le magnolia et tapote mon téléphone. Je viens d’apprendre que Simon, pour donner un peu de cette simultanéité picturale à son écriture, s’est essayé dans ses romans à des découpages de textes, à des mises en pages extraordinaires. La curiosité piquée par cette exposition, je veux voir ça.

J’en trouve. Des pages de Jardin des plantes par exemple où le texte est entrecoupé géométriquement de bandes blanches. Le lecteur suit la ligne narrative du texte mais aussi ces lignes de mise en page de fantaisie. Les mots se présentent sur les pages un peu comme l’herbe d’une pelouse dans un jardin à la française ; les bandes blanches sont des allées de gravier. Je lève les yeux de mon téléphone : derrière les grilles, les jardins de Versailles sont là, à deux pas. Simon aurait aimé la coïncidence.

Infos pratiques ! Claude Simon, sur les sentiers de la création Musée Lambinet, 54 boulevard de la Reine, Versailles Du 16 janvier au 22 mars 2026 Horaires : du mercredi au vendredi de 12h à 19h, samedi et dimanche de 10h à 19h Tarifs : 7 € (plein), 5 € (réduit), gratuit pour les moins de 26 ans. Dernier dimanche du mois gratuit. Accès : Transilien L, gare de Versailles Rive Droite. À noter : les paysages de l’école de Barbizon (Courbet, Théodore Rousseau, Eugène Boudin, Corot…) prêtés par un collectionneur anonyme sont visibles jusqu’à fin février.

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